« Le tourisme attire énormément de start-ups » selon Jean-Pierre Mas, président des EdV

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Le président des Entreprises du Voyage est un homme heureux : le congrès du syndicat des agences de voyages (31 janvier-3 février) qui débute ce jeudi à Madère affiche complet depuis déjà plusieurs semaines. L’institution continue de gagner de nouveaux membres, notamment issus de l’économie numérique. Jean-Pierre Mas passe en revue pour Le Quotidien du Tourisme les grands sujets qui préoccupent la profession.

Propos recueillis par Nicolas Barbery et David Savary

 

 

 

Comment s’annonce le Congrès des Entrepreneurs du Voyage ?

Très bien. C’est la première fois qu’un congrès s’annonce complet aussi longtemps à l’avance. Nous avons 430 inscrits pour 400 places. Nous gérons le surbook. Mais ça va, tout le monde partira.

 

 

Qu’est-ce qui explique un tel succès de participation ?

Plusieurs facteurs. Tout d’abord le prix bon marché de l’évènement, 450 euros par personne. Ensuite, la destination. Assez peu connue des professionnels du tourisme, notamment des plus jeunes, Madère n’est pas aussi fréquentée que la Tunisie, le Maroc, l’Espagne ou l’Italie. Les Madériens ont mis le paquet pour ce congrès. Ils se sentent très impliqués dans sa réussite. C’est pour eux un bel espace de promotion sur le marché français. J’ajouterai le climat économique. En agences, les gens n’ont pas la tête sous l’eau. Ils ont envie de prendre un peu d’oxygène et de profiter d’un environnement plus favorable. 2017 avait constitué la meilleure année de l’histoire de l’industrie du voyage. Et derrière 2018 s’est avérée meilleure encore. Mais quelques nuages noirs s’annoncent sur 2019. Beaucoup de gens se sont inscrits sans connaître le contenu de cette édition. Sans doute parce qu’à Lille l’an dernier, le contenu était particulièrement riche et de qualité. Cela a marqué les esprits car on y a appris des choses. Tous ces éléments réunis dessinent le succès de notre congrès orchestré en plus par un maître d’ouvrage, Mumtaz Teker, qui est très bon et qui tient tout.

 

 

Quels seront les temps forts du congrès ? Y aura- t-il comme l’an dernier à Lille des « têtes d’affiche » ?

Non il n’y aura pas de grandes vedettes à Madère mais je ne suis pas sûr que ce soit nécessaire. Pas le président d’Air France, pas le président de la SNCF. Pas le secrétaire d’Etat au Tourisme français. Il y aura tout de même la présence du secrétaire d’Etat au Tourisme du Portugal qui attache une grande importance à la promotion de son pays. Nous allons reprendre quelques-uns des sujets de Lille. C’est un peu le droit de suite à l’image du thème NDC, un an après. Souvenez-vous l’an dernier, c’était le sujet chaud : la surcharge Air France, l’amalgame NDC et surcharge Air France, les GDS mis en accusation… Nous allons remettre les protagonistes autour de la table en leur rappelant ce qu’ils ont dit à Lille.

 

 

Allez-vous revenir sur l’application de la Directive européenne sur les voyages à forfait ?

La Directive sur les voyages à forfait ne viendra pas en plénière mais sera évoquée en atelier. Globalement, cela s’est bien passé. Il n’y a pas de retours négatifs, ni de la part des clients, ni de la part des agences. Les agences s’adaptent, respectent et se mettent en conformité. Je ne peux pas dire que ça les a perturbés. Je le vois avec la Médiation du Tourisme qui récupère les litiges et dont je suis le président. Nous avons eu une réunion très récemment sur le sujet. Il n’y a pas plus de litiges liés à la transposition qu’avant.

 

 

De nouvelles thématiques telles que le marketing d’influence font leur apparition lors du congrès. Pourquoi ?

 

Notre industrie est un laboratoire de recherche de toutes les évolutions, technologiques, comportementales… On ne peut pas ne pas s’intéresser à cela. C’est une nécessité. Aujourd’hui les influenceurs du tourisme ont un nombre de followers dérisoire par rapport aux influenceurs de la mode ou des cosmétiques. Parce que l’achat d’une prestation touristique n’est pas un achat d’impulsion. Il n’y a pas ce phénomène de « suivisme » dans le tourisme. Pour une bonne raison, le coût. Quand on achète un rouge à lèvres, c’est un investissement de 10 ou 20 euros, c’est un achat de spontanéité, d’impulsion. L’investissement d’un voyage demande un peu plus de réflexion d’où le rôle atténué des influenceurs. Malgré cela, il y a des influenceurs spécialisés dans le tourisme, je veux connaître leur part de liberté. Sont-ils objectifs et neutres ? Sont-ils financés par les offices de tourisme, les tour-opérateurs pour dire quelque chose ? J’imagine une petite part de discrédit dans tout ça. A Madère, nous aurons le témoignage de Nicolas de Dianous de l’agence social media We Like Travel. Nous aurons aussi la participation de start-ups, avec notamment la présence de Laurent Queige du Welcome City Lab. Il me disait l’autre jour qu’il avait plus de 30 start-ups en incubation et plus de 300 demandes de dossier tous les ans. Notre domaine attire énormément de start-ups. Même si pour beaucoup d’entre elles la créativité ne répond pas à un besoin ou une attente. Celles qui fonctionnent bien sont celles qui sont capables de relier la technologie avec la vieille économie et la nouvelle économie.

 

 

En débat également sur le congrès la question du sur-tourisme et de la tourismophobie…

Oui à Madère, j’ai fait le choix de faire entrer le loup dans la bergerie avec l’intervention du sociologue Rodolphe Christin qui a écrit « Le Manuel de l’anti-tourisme ». Le sur-tourisme et la contribution du transport aérien au réchauffement climatique sont des sujets sur lesquels on ne peut pas faire l’impasse. Il va falloir s’en occuper. Je considère qu’il vaut mieux anticiper les réponses que subir les agressions. Je suis favorable qu’à l’issue du congrès on puisse réunir les acteurs pour anticiper les réponses. On ne peut pas dire « non l’industrie du tourisme ne contribue pas au réchauffement climatique » et « le surtourisme pollue et ne rapporte rien ». C’est plus important que cela. Moi je suis là pour contribuer au développement de l’industrie du tourisme, ce qui n’est pas compatible avec les propos de Rodolphe Christin qui préconise un tourisme élitiste, c’est-à-dire augmenter les prix pour réduire le nombre de voyageurs. Je considère que l’industrie du tourisme se développe et va continuer de se développer. Elle ne peut donc pas redevenir élitiste. En revanche, il faut faire attention à ce que font les touristes, à ce qu’on fait en matière de tourisme. C’est un problème d’aménagement du territoire, de comportement des professionnels, de compensation de la production de CO2… Je reconnais que sur certains sites, il faut réguler, planifier, limiter le nombre de visiteurs. En agence, il y aura un travail de culture, de formation à faire sur ce sujet. Quant à la tourismophobie, ne faisons pas d’Airbnb la cible unique ou le remède unique à cette question.

 

 

Quel est votre regard sur l’émergence de toutes ces nouvelles technologies et comment voyez-vous évoluer la profession en général ?

Je regarde tout cela avec beaucoup d’attention. Depuis que j’ai été élu, mon objectif n’a pas été d’être le représentant de la vieille économie mais de faire du syndicat le lieu où se retrouve toute l’économie, y compris l’économie digitale et les start-ups. Cela prend du temps et cela s’est traduit par la création d’une commission digitale présidée par Benoit Crespin d’eDreams Odigeo. Cette commission est un très gros succès. Il existe une demande importante d’acteurs qui veulent se mettre dans le sillage syndical. Ils n’ont pas souvent l’occasion de se parler et nous, nous leur donnons cette possibilité. L’objectif de cette commission digitale, c’est de partager les bonnes pratiques, d’échanger sur les nouvelles technologies, sur des sujets plus politiques sur lesquels le syndicat peut favoriser les prises de position communes.

 

 

Qu’en est-il de la Confédération ?

La Confédération parle globalement d’une même voix. Ça n’est jamais conflictuel. Nous partageons les sujets communs. Par exemple, nous travaillons sur la rédaction d’un document pour les députés européens dans la perspective des élections européennes afin de poser les enjeux du secteur. Heureusement que nous n’avons pas le transport aérien car il faudrait encore balayer plus large. Mais bien sûr nous souhaitons faire venir les transporteurs aériens au sein de la Confédération.

 

 

Où en êtes-vous de vos relations avec le Seto ?

C’est une lune de miel permanente. Nous ne sommes pas toujours d’accord mais nous nous parlons.

 

 

Quel est aujourd’hui le poids du syndicat, en termes d’adhésions ?

Nous avons tous les grands acteurs du digital. Oui.SNCF, Egencia, Odigeo… ceux qui font des gros volumes sont membres du syndicat. Après il y a beaucoup de petits et de moyens acteurs qui ne sont pas forcément membres du syndicat. Le nombre d’adhérents est passé de 1 323 fin 2015 à 1 651 fin 2018, soit + 20%. Nous représentons 85% du poids économique du secteur. J’explique cet engouement par le fait que nous sommes tombés sur des sujets très fédérateurs. Nous avons fourni des solutions collectives dans un climat plus favorable. Ceux qui quittent le syndicat sont ceux qui cessent leur activité.

 

 

Un mot sur le mouvement des Gilets jaunes ?

La médiatisation des violences liées au mouvement des Gilets Jaunes perturbe l’activité touristique. Après aider les entreprises et reporter les charges, ça c’est fait. Mais faire prendre conscience aux pouvoir publics de la gêne que provoquent les Gilets jaunes, c’est un combat perdu d’avance. On n’y arrivera pas. Leur mouvement est là pour gêner. Ce sont des décérébrés, des gens qui souffrent et qui pour la première fois parce qu’ils n’ont pas de structure ou d’organisation syndicale ont trouvé le moyen de parler ensemble. Et pour certains pour la première fois de parler. Ce sont des gens très souvent isolés et je les comprends. Quand je dis qu’ils sont décérébrés, c’est dans leurs demandes, dans leurs attitudes, dans leurs excès. Ils mettent à mal l’image de la France et  la fréquentation de la France. On l’a vu au mois de décembre avec une baisse de fréquentation hôtelière. Les prises de décision de voyage pour le printemps qui se font habituellement en décembre, on n’en voit pas les effets aujourd’hui. Et pour l’outgoing, on ne compte pas les agences vandalisées. C’est heureusement marginal car nous ne sommes pas la cible des Gilets jaunes. Ce mouvement ne risque pas de s’arrêter car les leaders les plus politisés n’existent que par lui. S’il s’arrête, ils n’existent plus.

 

 

Que vous évoque la disparition de Joon ?

L’idée d’arriver avec des coûts moins forts sur les destinations concurrencées par les low cost où Air France perdait des parts de marché était une bonne idée. Mais la réalité n’a pas été ça. Joon s’adressait à une clientèle plutôt jeune et plutôt zappeuse. La compagnie a été placée sur des lignes qui n’étaient pas forcément des lignes de jeunes comme Cape Town. L’idée était bonne, la façon dont elle a été utilisée peut-être moins. On ne fait pas une compagnie low cost en faisant travailler un peu plus et en payant un peu moins les PNC. Et une compagnie low cost provient rarement d’une compagnie traditionnelle. Ça se créé ex-nihilo à partir d’une feuille blanche.

 

 

Quels sont les gros chantiers pour EdV en 2019 ?

Continuer à mettre l’accent sur le digital. Insister sur la formation. Il faut que la formation BTS et post-BTS soit adaptée aux besoins des entreprises, ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. Et puis il y a des dossiers plus techniques sur lesquels on est pris par le calendrier. C’est notamment la transformation des OPCA (organisme paritaire collecteur agréé) en OPCO (opérateurs de compétences). N’oublions pas non plus la renégociation du contrat qui nous lie à la SNCF et qui s’applique à toutes les agences de voyages membres ou non du syndicat. Ce contrat arrive à échéance en fin d’année. Nous entamons les discussions de renégociation. Cela ne va pas être un long fleuve tranquille.

 

 

Et la volonté d’attirer de nouveaux clients ?

Oui. Nous avons réussi à dégager du budget pour faire de la communication. L’objectif est de trouver un discours qui s’adresse à une population de plus de 40 ans qui connaît le rôle des agents de voyages mais a tendance à organiser elle-même son voyage. Il faut donc l’inciter à revenir chez nous. Et puis, il faut aussi s’adresser aux 20-40 ans, aux Millenials qui ne savent même pas qu’on existe et qui viennent chez nous par hasard. Nous voulons parler à ces deux cibles. Nous avons briefé deux ou trois agences de pub pour qu’elles nous fassent des propositions. Cette campagne devrait intervenir en mai ou en juin. Depuis trois ans, EdV fait du résultat. L’objectif c’est de l’utiliser au service de nos adhérents.

Publié par David Savary

Journaliste - Le Quotidien du TourismeMe contacter

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