Une « entrepreneuse française très en colère » dénonce les pratiques d’Airbnb

Hébergement
Magali Boisseau, fondatrice de Bedycasa.

Dans une tribune publiée par Challenges, Magali Boisseau Becerril, fondatrice de BedyCasa, adresse une lettre ouverte au président de la République et à la maire de Paris. Sous le titre « A Madame Hidalgo, maire de Paris, et Monsieur le président de la République, de la part d’une entrepreneuse française très en colère ! » elle dénonce l’hypocrisie autour des pratiques de son concurrent Airbnb.

Rétablir une certaine vérité

« Le 13 septembre dernier, le fondateur d’Airbnb, plateforme de locations de logements touristiques entre particuliers, vous a adressé sa tribune via Challenges visant à vous féliciter pour la nomination de Paris aux JO de 2024 et par la même occasion, vous glissant implicitement une mise en avant des logements Airbnb à travers la ville de Paris.

 

Pour la première fois depuis de nombreuses années, je vais sortir de mon silence car comment ne pas réagir face à ce tissu d’hypocrisie ? En tant que fondatrice de la plateforme BedyCasa, le pionnier de l’hébergement chez l’habitant en ligne depuis 2007 (un an avant Airbnb), il me paraît indispensable de rétablir une certaine vérité.

 

Pour revenir à la tribune du dirigeant d’Airbnb, ce dernier insiste sur le fait que son site permet aux voyageurs de découvrir des quartiers de la ville d’une manière authentique et au profit des familles. Mais pensez-vous, Mme Hidalgo, M. Le Président, que les voyageurs puissent vivre de manière authentique dans des appartements vides de leurs habitants ?

 

Comme le dévoilait Challenges le 14 octobre dernier, « 84% des logements proposés entiers sont dédiés à Airbnb », comprenez donc, sans hébergeurs présents. Le même phénomène se vérifie dans d’autres villes comme à Bordeaux, où 3.000 étudiants se retrouvent sans logement à cause de ces locations touristiques sauvages qui vident la ville de ses logements. Ce constat s’observe de façon globale dans des villes comme Berlin, Amsterdam, Barcelone, New York… pour n’en citer que quelques-unes.

 

Plus loin, celui-ci explique mieux répartir les bénéfices des Jeux Olympiques au profit des familles. Mais saviez-vous qu’en fait, l’argent va contribuer à enrichir encore plus les propriétaires d’immeubles entiers qui louent plusieurs appartements afin d’en tirer un large bénéfice et par la même, empêche les locataires traditionnels de se loger ? Pensez-vous vraiment que les investisseurs d’Airbnb se préoccupent des familles parisiennes, des étudiants, des petit(e)s entrepreneurs/euses, des femmes ou hommes seuls ou encore des retraités qui souhaitent simplement arrondir leur fin de mois ou encore rompre leur solitude ?

Comment duper les pouvoirs publics à ce point ?

L’entreprise a levé plus de 4 milliards de dollars. Leur unique objectif est de porter cette valorisation le plus haut possible et cet objectif rime malheureusement rarement avec la prise en compte des besoins du citoyen.

 

Le fondateur essaie ensuite de vous faire comprendre que ce sont véritablement les familles françaises qui vont s’enrichir et pas ou peu Airbnb car son entreprise reverse 97% du prix de la location, sous-entendu le site ne touche que 3% de la location ! Ah oui ? Airbnb ne gagnerait donc qu’une commission de 3% et ne s’enrichirait pas ?

 

Revenons un peu en arrière. Le 28 février 2017, dans un article du Parisien, à la question « Airbnb pratique l’optimisation fiscale et paie peu d’impôts en France. Comprenez-vous que cette attitude puisse choquer ? »,  le tout nouveau-promu DG d’Airbnb France, Emmanuel Marill, répondait : « Je peux le comprendre. Mais c’est une vision biaisée car sur une nuitée à 100 euros, 97 euros restent dans la poche de l’hôte français”.

 

Il a bien appris sa leçon !! Mais comment duper les pouvoirs publics et les consommateurs à ce point ? Comment peut-il omettre de parler des frais de service appliqués sur les prix des logements et qui induisent, par la même occasion, un prix de logement complètement déconnecté de sa réalité ?

 

Exemple avec un prix par nuit à 333 euros, le voyageur paiera 120 euros de frais de service, soit 18% du prix total (sans frais de ménage). Pour une chambre à 30 euros, le voyageur la paiera 40 euros lors de sa réservation finale mais qu’il ne voit pas depuis le moteur de recherche car elle est annoncée à 30 euros.

 

Chez BedyCasa, pour votre information, le voyageur paierait cette même chambre 34,90 euros. Le fait d’appliquer des frais de service et/ou de prendre une commission à l’une ou l’autre partie n’est pas le problème en soi. Le fait qu’ils soient innovants et qu’ils remettent en question l’économie est également plutôt une bonne chose.

Le consommateur est manipulé

Le problème vient du fait que ces mastodontes induisent le consommateur en erreur, voire le manipulent en lui faisant croire que sous prétexte qu’ils participent à une économie collaborative plus juste, ils s’octroient alors le droit de ne pas tenir compte des contraintes qui pèsent sur les acteurs historiques déjà présents (hôtels, gîtes et chambres d’hôtes, etc.) ou des besoins de la population, sous prétexte d’une administration bien souvent trop lente.

Cela a pour conséquence…

  1. Des voyageurs de plus en plus « consuméristes » de chambres sans âmes et irrespectueux des lieux ou des hébergeurs ;
  2. Des hébergeurs n’étant attirés plus que par les euros qu’ils encaissent au détriment des « bons voyageurs » souhaitant découvrir une culture, un pays, une langue…
  3. Un vidage accru de certains quartiers remplaçant leurs habitants par des touristes venus consommer à outrance et causant des nuisances sonores pour le voisinage ;
  4. Une concurrence déloyale vis-à-vis des petites structures telles que les hôtels familiaux ou les chambres d’hôtes répondant à une réglementation plus stricte ;
  5. Les nombreuses dérives que ce type de système spéculatif, où l’argent est le maître mot, entraîne…

Un site « L’enfer d’Airbnb » a d’ailleurs été créé par un ex hébergeur. Il reçoit 90 000 visites par mois

Antinomique avec une économie de partage ?

Alors, pour adoucir la grogne des hôteliers et améliorer son image auprès des pouvoirs publics qui voient leurs communes se vider de leurs habitations au profit de ces locations touristiques, la plateforme a prévu la construction de quelque 20.000 logements locatifs, soit disant pour les sous-louer à des résidents en y installant un service de conciergerie.

 

Mais qu’en est-il alors de cette fameuse économie collaborative où tout devait se partager, où l’humain était au centre du concept ? Comment peut-on imaginer une seule seconde faire la promotion de cette économie de partage quand, en même temps, on prône la conciergerie et l’automatisation, des services permettant aux locataires de ne surtout pas avoir de contact avec la population locale ?

 

N’est-ce pas paradoxal et antinomique avec une économie de partage ?

Je cite Airbnb : « les locataires ne seront en effet pas contraints d’être sur place pour accueillir leurs hôtes, un service appelé « MasterHote » le fera à leur place. Dans chaque propriété, un concierge sera chargé d’accueillir les invités, d’assurer le nettoyage et le changement des draps. Il sera à disposition des voyageurs pour répondre à leurs questions et résoudre leurs problèmes pendant toute la durée du séjour. » Le fondateur de la plateforme finit son texte en insistant sur cette approche ‘soit disant plus humaine, plus collaborative‘ : « En réunissant le monde entier dans le foyer de familles locales, nous pouvons faire du slogan des Jeux de Paris #Madeforsharing, une réalité ».

De 1.000 à 2.000 euros par mois

Comment ose-t-il utiliser ce slogan alors même que plus de 80% de ses logements proposés sont vides et qu’il promeut la multiplication de locations touristiques sauvages ? Enfin, comment imaginer que la France mette en avant une multinationale américaine pratiquant l’optimisation fiscale à ce point ? En 2015, Airbnb ne déclarait officiellement qu’à peine 5 millions d’euros sur toute la France. Est-ce normal ? Savez-vous que 75 hébergeurs gagnent plus d’1 million de dollars par an aux Etats-Unis sur cette plateforme, 2% plus de 100.000 dollars par an et que ce ne sont pas 1.000 ou 2.000 euros par an que gagnent chaque hébergeur comme n’arrête pas de le communiquer l’entreprise pour se faire bien voir, mais plutôt de l’ordre de 1.000 à 2.000 euros par mois (20.610 dollars en moyenne par an dans les 15 plus grandes villes américaines et le même phénomène se retrouve ailleurs) ?

 

Alors Mme Hidalgo, M. Le Président, je vous pose la question : est-on vraiment en train de parler de valeurs collaboratives en soutenant ce type d’entreprise dans notre pays ?

 

Pour vous donner un comparatif, chez BedyCasa, un hébergeur gagne en moyenne 700 euros par an. Il s’agit principalement de chambres chez l’habitant, de familles d’accueil ou de chambres d’hôtes. L’hébergeur peut également louer son appartement de temps en temps les week-ends par exemple mais le fera de manière occasionnelle afin de ne pas transformer cette activité en une usine à touristes perturbant par la même occasion son voisinage. Il est considéré chez nous comme un hébergeur occasionnel et fait partie de cette économie du partage.

 

Chez Airbnb, c’est un loueur professionnel qui souhaite rentabiliser son appartement ou faire fructifier son parc de logements locatifs. Assumons donc nos positionnements !

Voici donc ma proposition à travers cette tribune…

1/ A Mme Hidalgo, maire de Paris et à M. Le Président de la République : je vous invite à me contacter via vos services afin de nous promouvoir, nous, les petites structures familiales qui « jouons le jeu » tels que les hôtels, chambres d’hôtes et autres logements chez l’habitant. Nous pourrions concrètement créer une page dédiée sur votre site qui intégrerait à la fois ces hébergements traditionnels et collaboratifs, expliquant leur différence et qui viserait à faire du mot #MadeForSharing un exemple pour les autres villes du monde.

 

2/ A tous les hébergeurs, structures touristiques, offices de tourisme, bloggeurs ou encore toute personne souhaitant œuvrer pour un tourisme plus convivial, respectueux de l’environnement, de notre culture et anti-consumériste, je vous invite à envoyer un mail à unionhost@bedycasa.com  afin de réfléchir ensemble, à la création commune d’une association.

 

3/ A tous les entrepreneurs et entrepreneuses, hébergeurs et voyageurs ou à toute personne qui se reconnait dans cet article ou qui souhaite me soutenir dans ma démarche, je vous invite à faire preuve de solidarité citoyenne et/ou entrepreneuriale en relayant mon article sur les réseaux sociaux via #BedyCasaSupport en disant en une phrase pourquoi vous me soutenez.

 

4/ A Brian Chesky, fondateur d’Airbnb : si tu as envie d’échanger au sujet de cette tribune, j’en serais ravie !

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Vos réactions (6)

    1. Pourquoi horrible ??
      Si à la base Bedycasa et AirB&B font le même métier, les dérives citées de la multinationale américaine sont malheureusement bien réelles…

  1. Airbnb échappe quasiment à l’impôt en France … et ailleurs. Là est le scandale.
    Par contre, les propriétaires sont dans le collimateur des services fiscaux qui vont se régaler lors des redressements qui ne sauraient tarder.

  2. Enfin un argumentaire pro.
    Pourquoi laisser ce commerce illégal (qui ne respecte aucune règle légale) affaiblir le métier de loueur professionnel (agent immobilier), et affaiblir les finances publiques (aucune taxe ni impôt versé).
    Le pire, ce sont les réponses des services fiscaux : c’est trop compliqué de s’attaquer à une structure basée à l’étranger. Le manque de sérieux de ces réponses effare, ces services savent très bien solliciter l’Europe ou Tracfin ou les Banques françaises quand ils s’agit d’autres secteurs économiques.
    L’économie collaborative réelle a sa place si elle est légale.
    Pas si les gigantesques profits passent par des paradis fiscaux en Irlande ou ailleurs ni si le fisc français se désintéresse des loueurs qui ont des revenus illicites.
    Nos chers agents du fisc adorent le deux poids deux mesures. Pourquoi ne font-il pas leur travail au lieu de compter leur RTT et d’utiliser AirBdB pendant ces derniers

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