I – Overtourisme : Tourisme et habitants, je t’aime…moi non plus

i-tourisme

Le Welcome City Lab a dévoilé le troisième tome de son « Cahier des tendances ». Un ouvrage qui recense toutes les tendances d’aujourd’hui (et de demain) dans le secteur du tourisme et du voyage. Chaque semaine et en exclusivité, i-tourisme et Le Quotidien du Tourisme vous dévoilent une nouvelle tendance. Cette semaine, focus sur la relation des locaux et les touristes avec Marine Loisy, doctorante et chargée de mission à la mairie de Paris. 

 

L’été 2017 a été marqué par une intensification des revendications anti-touristes en Europe, notamment en Espagne, mais aussi en Italie (Rome, Venise, Milan, Florence), aux Baléares et dans certaines îles de l’Adriatique (Hvar, Dubrownik). Déjà en 2014, une manifestation à Barcelone avait fait grand bruit, mettant en lumière le raz-le-bol des habitants du quartier de la Barceloneta. Ces derniers manifestaient leur mécontentement face aux incivilités, au bruit, à la disparition des commerces de proximité et à l’augmentation des loyers due aux locations d’hébergements entre particuliers. Josette Sicsic rappelle qu’historiquement, « dénoncer le fléau n’a rien de nouveau » puisqu’« on se plaignait déjà dans l’Europe du XIXème siècle des mauvaises manières des touristes anglais visitant le continent sous la bannière de Thomas Cook ». L’été 2017 aura néanmoins représenté un tournant par le caractère inédit du discours ouvertement antitouriste.

 

Désormais, les manifestations sont publiques et on ne peut passer à côté des injonctions du type « Tourist go home » dans les rues de certaines villes comme à San Sebastian dans le nord de l’Espagne. En France, la ville de Biarritz dans le Pays-Basque a vu fleurir des autocollants sur lesquels on pouvait notamment lire « Parisien dégage, t’as Paris Plage ». Si les rues de Paris n’ont pas encore été le siège de protestations massives contre le tourisme, toujours est-il que des voix commencent à s’élever pointant certaines incivilités attribuées aux touristes de passage dans la capitale. Les Conseils de Quartiers, notamment à Montmartre et dans le Marais, et les associations du réseau Vivre Paris!, consacrent une partie de leurs réflexions à ces enjeux de cohabitation avec les touristes. Aussi, en avril 2016 a été créée l’association « Padhocmi – Pas d’hôtel clandestin dans mon immeuble », qui vise à « défendre les personnes qui s’intéressent aux préjudices du fait des nuisances créées par les locations de courte durée proposées par les sites « collaboratifs » type Airbnb ». Si les enjeux politiques et économiques font vivement débat dans le cadre des manifestations anti-touristes, ce phénomène révèle par ailleurs ouvertement que des habitants se saisissent de la question touristique par le biais de la cohabitation. Dans certains quartiers de Paris, les résidents affirment devoir adapter leurs activités quotidiennes en fonction des flux de visiteurs.

 

Des locaux fiers de leur ville

Une récente étude du cabinet TCI-Research montre qu’en moyenne dans les villes de Paris, Barcelone et Amsterdam, la première nuisance liée au tourisme relevée par les résidents est représentée par la foule, avant les bruits, la pollution ou les prix de l’immobilier. Elle révèle aussi que si les habitants se déclarent fiers du développement touristique dans leur ville, ils ne s’y sentent néanmoins pas ou très peu intégrés. L’étude Travelsat de 2016-2017 réalisée dans quatre villes européennes (Amsterdam, Barcelone, Venise et Berlin), fait figurer l’hospitalité des résidents locaux comme le tout premier critère pouvant conduire à l’insatisfaction du visiteur. Ces constats confirment donc l’importance de la prise en compte – par l’ensemble des acteurs touristiques – de la place de cet acteur souvent dans l’ombre qu’est le résident local.

 

Le sociologue Jean Viard, interrogé sur France Culture le 14 août 2017, rappelle qu’il faut cesser de considérer l’activité touristique comme spontanée. Son développement « nécessite la réflexion […], il y a un équilibre à gérer ». Les apports économiques du tourisme ne suffisent plus à effacer les contraintes liées
à la surfréquentation dans certains territoires. Certaines mesures politiques consistent à éduquer les populations à l’accueil, d’autres proposent plus globalement d’intégrer les habitants dans l’équation touristique.

 

Considérer les locaux comme des ressources

 

Ces dernières années, leur implication dans les activités touristiques s’est beaucoup concrétisée par la mise en place de « Programmes Ambassadeurs », dans le but parfois de valoriser les résidents locaux, l’image d’un territoire, ou encore pour améliorer l’accueil des visiteurs.

 

L’habitant peut aussi produire des offres touristiques, marchandes et non-marchandes. Lorsqu’il héberge, informe, accueille ou guide des touristes, l’habitant s’inscrit parfois dans une démarche de tourisme participatif ou
relative à l’économie collaborative. Il fait partie du produit, tout particulièrement avec la Parisienne et le Parisien, figures au capital symbolique important comme l’étaient, aux yeux des premiers touristes y débarquant au début du vingtième siècle, les Balinaises à Bali « concentré de l’Orient mystérieux dans le cadre enchanteur d’un paradis des Mers du Sud ». Les imaginaires liés à la figure du Parisien, à celle de la Parisienne – notamment très présente dans la littérature – et au mode de vie associé à cette ville entretiennent un mythe de la « parisianité » qui participe à la valorisation de la destination.

 

On observe alors ce que le sociologue Gwendal Simon décrit comme un «enchâssement de la sphère touristique dans des formes quotidiennes ». Les habitants participent donc, volontairement ou inconsciemment, au vaste bouillonnement de l’attractivité touristique à Paris.

Une récente étude commanditée par la Mairie de Paris s’est intéressée à la perception du tourisme par les habitants[16]. Sur les cinq cent personnes interrogées, trois sur quatre affirment être prêtes à s’impliquer davantage dans l’orientation, le conseil, voire le guidage de touristes dans la capitale. L’étude a également révélé que les Parisiens ont une impression positive de l’intérêt que les touristes portent à leur mode de vie et au fait que ces derniers souhaitent vivre « comme des Parisiens » lors de leur séjour. D’ailleurs, ces impressions positives sont parfois d’autant plus fortes que la concentration touristique est importante. Par exemple, 78% des habitants autour de Saint-Michel – en plein coeur du Quartier latin dans le cinquième arrondissement – souhaitent s’impliquer plus fortement dans l’accueil des touristes.

 

La présence d’importantes nuisances liées à la fréquentation de visiteurs n’est donc pas corrélée avec une démobilisation des habitants vis-à-vis des activités touristiques. Si la destination parisienne souhaite anticiper la montée de revendications anti-touristes, il y a fort à parier que l’implication et la valorisation déjà existantes des habitants constituent non seulement des atouts majeurs, mais qu’il s’agit aussi d’une stratégie indispensable au projet touristique métropolitain.

 

[ Retrouvez tous les chapitres du Cahier des Tendances sur ce lien.]

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