Philippe de Saint Victor : « le plus difficile dans la fusion Selectour Afat a été de gérer les egos de chacun »

Paroles d'Ex

Tour à tour patron du marché français pour Disneyland Paris, directeur marketing du tour-opérateur Jet tours puis du Club Med, directeur général ensuite du réseau Selectour (seul) et de l’ensemble Selectour Afat… Philippe de Saint-Victor est aujourd’hui propriétaire de l’Hôtel de la Mer à Brignogan-Plage situé dans l’un des plus beaux endroits de la splendide Bretagne, dans le Finistère. Il nous livre ici ses souvenirs, ses joies, ses regrets. Et sa passion, toujours intacte, pour le tourisme.

 

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Comment avez-vous débuté dans le tourisme ?

Avec la Carte Jeunes. En fait, je suis originaire à la fois de l’île de Bréhat, de Touraine, de Charente-Maritime…. et j’ai suivi des études de commerce à Bordeaux. Après mon service militaire, avec des copains, nous avons créé à Bordeaux une association de loi 1901 pour lancer la Carte Jeunes, celle qui permet des réductions pour les moins de 26 ans. Notre accroche était : « Si tu paies le prix, t’as rien compris ». Cela a très bien marché, je suis devenu secrétaire général adjoint de l’association et notre carte s’est répandue au plan national et enfin européen. Quand j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour du métier, j’ai voulu en changer et j’ai rencontré des copains qui m’ont présenté à des responsables du parc Euro Disney. Il allait ouvrir à Marne-la-Vallée. J’ai fait une série d’entretiens et en 1992, un mois avant son ouverture, j’ai intégré le parc. J’y suis resté neuf ans pendant lesquels j’ai occupé une dizaine de postes commerciaux et marketing avant d’en devenir le patron responsable du marché français.

 

Avec le recul, comment jugez-vous l’entreprise Disney ?

C’est une boite assez exceptionnelle car elle compte une incroyable diversité de métiers et est aussi, puisque les employés viennent de toute l’Europe, multiculturelle. À cela s’ajoute le fait que la société a toujours été en crise, si bien que nous étions en challenge permanent. Nous bénéficions alors d’une grande autonomie, il fallait toujours se réinventer. Les équipes étaient très soudées. C’était vraiment passionnant, une création de folie. Et puis, en 2000, les dirigeants ont été remplacés, les Américains sont revenus, plus rigides, plus procéduriers. Comme plusieurs autres cadres, j’ai eu envie de bouger. Philippe Bourguignon, le directeur qui a redressé Disney, est parti prendre les rênes du Club Med. Laurence Berman-Clément a quitté le parc pour prendre la direction de la nouvelle filiale du Club, Jet tours. Le TO avait besoin d’être redressé, alors en mars 2001, Laurence m’a recruté comme directeur marketing et vente.

 

Pour redresser Jet tours, 2001 n’était pas la meilleure année, non ?

C’est le moins qu’on puisse dire ! On avait prévu un très gros lancement à Top Resa avec l’accroche : « On peut tout rater mais pas ses vacances ». Mais juste avant, il y a eu le 11-Septembre. Il a marqué le bouleversement de l’univers du tourisme. À partir de ce moment, la profession a connu des crises tous les six mois : tsunamis, attentats à répétition, avions qui s’abîment en mer… La crise conjoncturelle provoquée par le 11-Septembre est devenue structurelle. Le métier s’est transformé, il nous a obligé à devenir extrêmement flexibles. Tout le contraire de ce qu’était Jet tours qui, rappelons-le, était à l’origine une filiale d’Air France. Quand j’y suis arrivé, j’ai trouvé une ambiance rigide et arrogante.

 

Jet tours, arrogante ?

Oui ! En interne, on la baptisait même « la manufacture royale ». Mais avec les crises et le changement de management, le TO a gagné en agilité, il est devenu très soudé et, au final, nous avons formé une très belle équipe. C’était passionnant, d’autant qu’avec l’arrivée des low cost et d’Internet, nous étions en pleine mutation… En trois ans, nous avons retrouvé la profitabilité. En parallèle, alors que cela faisait 40 ans que le Club Med refusait d’être vendu par d’autres agences de voyages qu’Havas, il change totalement de stratégie et s’ouvre au réseau ! Alors, tout en me reconduisant à mon poste sur Jet tours, le groupe a décidé, en 2004, de me confier la commercialisation du Club Med dans les agences de voyages. L’enjeu était de taille. En quoi pouvait-il se distinguer ? Comment faire évoluer son image collée par les « Bronzés » ? Une montée de standing a été initiée par Henri Giscard d’Estaing : nous avons vendu tous les villages 2 tridents ainsi que quelques 3 tridents et ouvert des 4 et 5 tridents.

En 2005, je me consacre exclusivement au Club Med en prenant la direction marketing et vente pour la France. Au moment où l’on parlait de la disparition physique des agences, elles sont devenues chez nous un appui de notre call center. Comprenez, quand il n’y avait pas de clients dans une agence, celle-ci se substituait à notre call centre de Saint-Ouen et répondait à des appels sélectionnés en fonction de leur proximité géographique. Cela a recréé du lien, le taux de conversion était meilleur. Et puis la montée en gamme du Club s’est parfaitement bien passée, elle s’est bien commercialisée auprès d’une nouvelle clientèle et notre chiffre d’affaires a connu une vraie croissance. Ce fut une période de projets passionnants.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au Club Med ?

Les GO. C’est magique un GO ! Il a le sens du contact, une capacité d’adaptation incroyable, une vraie gentillesse. C’est dur d’être gentil. Il faut une véritable exigence. Et cela dénoue un nombre impressionnant de problèmes. Le Club m’a apporté une belle expérience. Et puis, à nouveau, j’ai eu envie de faire autre chose. François-Xavier de Boüard venait de prendre la présidence de Selectour, il cherchait un directeur général. On se connaissait bien parce qu’il était auparavant président de la commission tourisme de Selectour et que nous avions eu souvent l’occasion de négocier et de voyager ensemble.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le poste de directeur général de Selectour ?

Mais c’était passionnant ! Il y avait un vrai enjeu de distribution et, avec mon parcours, je connaissais à la fois les agences, les TO et les fournisseurs. On a changé de site Internet, mis en avant les avis des agents de voyages de telle sorte qu’ils soient visibles par le grand public. Nous avons créé une excellente plate-forme de réservation avec Orchestra, l’entreprise de Christian Sabbagh, qui a permis aux agents d’avoir tous les TO en un clic. C’était super. À l’époque, il n’y avait pas d’équivalent.

 

Pourquoi avoir initié le rapprochement avec Afat ?

Pour négocier correctement avec nos fournisseurs – les TO, la SNCF, les compagnies –, il nous fallait du poids. Je connaissais bien Jean-Pierre Mas [président du réseau Afat Voyages à l’époque, NDLR]. Avec François-Xavier, nous l’avons rencontré et avons évoqué le sujet. Ça l’intéressait. Les deux conseils d’administration ont été d’accord pour travailler le sujet. Le tout de façon très secrète car c’était une bombe : les deux opposants historiques voulaient s’unir ! Un groupe de travail s’est penché sur les statuts, les sites Internet, les marques, la distribution, les conditions d’achat, les fournisseurs… C’était très compliqué, brûlant, politique. Mais la vraie question était : « est-ce profitable aux agences ? » Et la réponse était oui.

 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la fusion ?

Gérer les ego de chacun, surtout des administrateurs. C’étaient des élus. Et tous avaient la perception forte d’être des élus. Avec la crainte que les adhérents soient contre le rapprochement et donc la peur d’être désavoués par leurs électeurs. Les deux assemblées générales des deux réseaux se sont tenues en simultané à Paris.

Certains, comme Philippe Demonchy [ancien président de Selectour, NDLR], étaient contre la fusion. Il a fallu y mettre de la conviction. Finalement, les deux assemblées générales ont voté pour et on a créé l’enseigne Selectour Afat. Nous sommes devenus le premier réseau de France. Cela a changé la négociation avec nos fournisseurs et protégé les agences en leur donnant plus de marges, plus de moyens pour réaliser de la pub et donc pour leur amener des clients.

Puis Selectour Afat est devenu Selectour. C’était ma préconisation première mais pour y arriver, il fallait laisser le temps au temps. Ensuite, j’ai eu un différend très important avec Jean-Pierre Mas concernant la gestion de l’entreprise. Et nous avons défini un accord, validé par le conseil d’administration, pour que je parte.

 

Alors, vous êtes devenu entrepreneur…

Mon rêve a toujours été de vivre et d’habiter face à la mer en Bretagne nord. J’ai fait une formation pour devenir entrepreneur et j’ai été subjugué par le site de Brignogan, une bourgade de 600 âmes. Au milieu de nulle part, il y avait ce bâtiment en désuétude, un ancien hôtel des années 1930 devenu un moment colonie de vacances pour Renault. Il y avait tout à faire. Tout à créer. J’ai pris tous les risques, j’ai investi 3 M€ que je n’avais pas. J’ai fait un emprunt sur 15 ans. J’aurais pu me planter grave et me retrouver sur le trottoir. Mais à plus de 50 ans, je voulais faire quelque chose qui ait du sens. Cet établissement est écoresponsable. On chauffe au bois, on récupère l’eau de pluie pour les toilettes, la peinture est à base d’algues transformées à Rennes…

Ici, il y a une éthique, une âme. J’emploie 25 personnes et mes 18 chambres, toutes face à la mer, ainsi que mes 8 appartements, sont disponibles toute l’année.

 

De tout votre parcours, y a-t-il quelque chose que vous regrettez ?

J’ai rencontré plein de gens exceptionnels avec qui j’ai fait des projets de folie. C’était vraiment super. Alors mon regret, c’est de ne pas avoir assez de temps pour passer avec eux de grands moments conviviaux. Heureusement, en 2017, on s’est retrouvés, les anciens de Jet tours, pour fêter les 25 ans de la société. On a refait une grande soirée, j’ai pu retrouver beaucoup d’amis. Et puis, tous les deux ou trois ans, à l’initiative de Philippe Bourguignon, nous nous retrouvons, tous les anciens de Disney, autour d’un large cocktail. Ça permet de garder des liens. Ça aussi, c’est super !

 

Qui sont ceux qui vous ont le plus appris ? Et qu’avez-vous préféré ?

Tous les patrons avec qui j’ai travaillé m’ont beaucoup appris. J’ai pour eux de grands liens d’estime et d’affection et je leur dis merci car ils m’ont permis de faire des choses incroyables. J’ai aimé tous mes projets. Mais là où j’ai été le plus surpris, c’est incontestablement à Disney car sa multiculture était bluffante pour moi. ?

Publié par Didier San Martin
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Vos réactions (6)

  1. Philippe De Saint Victor a été un très grand boss pour moi… Un vrai développeur, une intelligence hors pair, des capacités d’adaptation fortes. Il utilisait souvent le terme  » mais si on faisait ça différemment ! »…
    Et puis combien de grands et beaux moments partagés…

  2. Un grand bravo Philippe pour ton surperbe parcours pro et ce beau projet. Je reconnais bien là ton audace 🙂
    Je garde en tête de venir passer un petit week-end dans cet endroit magique, je serais vraiement ravie de te revoir.
    Bises et meilleurs voeux pour cette nouvelle année.

  3. Article non seulement sympa et rafraîchissant comme dit Eric, mais aussi passionnant et évocateur sur l’évolution de la profession: Disney, Jet Tours, le Club, Selectour-Afat, Selectour… Bravo à l’auteur et à son personnage !

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