Vietnam : l’authenticité du Nord

On oppose souvent cette partie du pays, célèbre pour sa baie d’Along, au reste du territoire. Réputées austères et conservatrices, moins occidentalisées que Saigon et le delta du Mékong, Hanoi et ses régions plongent au cœur d’une Asie profonde, encore à défricher. De l’effervescente capitale en plein essor touristique aux provinces montagneuses à minorités ethniques, le Vietnam saisit par sa beauté brute, parfois figée, mais jamais « mondialisée ». Jusqu’au splendide site d’estampe de Trang An, partie de la « baie d’Along terrestre », classée cette année au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

Lao Chai, à l’extrême nord du pays. Notre minibus s’arrête dans ce village Hmong situé au pied de montagnes brumeuses, et une nuée de femmes en tenues traditionnelles se précipite sur le véhicule. La scène interpelle, bien sûr : confrontation inévitable entre touristes nantis et autochtones à l’artisanat de subsistance vital. La région n’est pourtant pas noyée sous les visiteurs. Hormis de jeunes routards et quelques voyageurs hardis, la foule des visiteurs internationaux n’a pas encore envahi – d’une certaine façon, c’est heureux – cette région isolée, proche de la frontière chinoise et peuplée de minorités ethniques. C’est un peu le paradoxe du Vietnam, pays en forme de dragon, aux côtes étendues sur plus de 3 260 km. Au sud et au centre, Hô Chi Minh-Ville la festive et le delta du Mékong, comme la station climatique Dalat, la balnéaire Da Nang et la royale Hué captent l’attention. Au nord, excepté la célébrissime baie d’Along et – dans une moindre mesure – la capitale Hanoi, le tourisme de masse est encore en retrait. Cela pourrait ne pas durer. Sous l’impulsion d’un État officiellement communiste mais qui depuis vingt ans ouvre les portes de son économie aux capitaux et aux investisseurs – autre paradoxe auquel la Chine nous a habitués –, l’équipement touristique du Nord, en version internationale, émerge.

Modernité et vestiges coloniaux

Symbole éclatant de cette avancée : l’hôtel Lotte, à Hanoi. Avec ses 318 chambres étagées sur les 267 mètres d’une tour flambant neuve (la seconde plus haute de la capitale), l’établissement cinq étoiles, ouvert depuis septembre, est devenu « the place to be » de la métropole. Depuis « Top of Hanoi », le bar-restaurant du toit-terrasse, les clients découvrent une ville de 3,5 millions d’habitants, piquée de tours blanches autour de lacs et de maisons étroites à étages, aux toits rouges et verts. Le Lotte enrichit l’offre d’hébergement haut de gamme d’une ville déjà nantie d’un Sofitel (273 chambres), d’un Meliá, d’un Intercontinental, d’un Sheraton et d’un MGallery, l’hôtel de l’Opéra. Cette montée en gamme s’accompagne de l’ouverture, tout début 2015, du nouveau terminal international de l’aéroport, relié au centre-ville en 20 minutes par une autoroute et un pont neuf jeté sur le fleuve Rouge, au lieu des 45 minutes habituelles.
Quel contraste, alors, entre ce « luxe » récent et l’activité bouillonnante d’un cœur de ville ultra-populaire, avec son trafic infernal de scooters aux klaxons stridents, ses petites vendeuses à chapeaux coniques et palanches et ses hommes oisifs, assis sur de petits tabourets en plastique bleu, réplique du casque vert des soldats Viet Minh sur la tête ! Depuis le vieux quartier des corporations jusqu’au grand marché Dông Xuan, tout n’est que bruit et agitation dans une densité de population inimaginable et dans les odeurs d’épices, de viandes grillées et de fruits tropicaux (mangoustans, durians…). Hanoi est peut-être austère, comparée à Hô Chi Minh-Ville (l’ex-Saigon) – la vie nocturne y est en effet limitée – mais en journée, on n’y voit que du feu. Et puis, la clientèle française ne peut manquer les vestiges qui rappellent notre présence en Indochine : les vieilles maisons aux façades décaties ; l’Opéra (1911) inspiré du palais Garnier parisien ; l’ancien palais du gouverneur de la fin du XIXe s. repaire ensuite de « l’oncle Hô » (Hô Chi Minh) ; la cathédrale néogothique Saint-Joseph (1886) aux longues traînées noires d’humidité ; le vénérable pont Doumer sur le fleuve Rouge dont les arches métalliques supportent vaille que vaille les milliers de deux roues, piétons et trains qui l’empruntent depuis 1902.

Villages Hmong, Dzao, Thai, Giay

Le train, parlons-en. En 8 à 9 heures d’équipée nocturne, les wagons-lits 1re classe (4 couchettes par cabine, confortables mais dans un bruit assommant) transportent d’Hanoi jusqu’au nord du pays, à Lao Cai, à la frontière chinoise. Le matin, au réveil (ou après une nuit blanche…), la montagne ouatée saute à la figure. Le long des voies bordées des premières rizières, des ouvriers du rail travaillent ou fument le dieu cay, longue pipe en bois typique du nord du Vietnam. Nous sommes au cœur du pays des minorités ethniques, ces peuples autochtones et venus de Chine qui vivent ici depuis des siècles. Dans une brume poisseuse et fraîche, nous rejoignons la ville de Sapa, à 1 650 mètres d’altitude. Autour, sous ce climat réputé difficile s’abritent les villages Hmong, Dzao, Thai, Giay… Autant d’ethnies que l’on apprend à reconnaître à leurs somptueux costumes, jupes noires et ceintures brodées pour les femmes Hmong, foulards de tête rouges et larges pour les Dzao… Leurs conditions de vie sont précaires. Mais la traversée à pied des hameaux, même sous un ciel bas, est une expérience d’une grande richesse. Entre les sourires des habitants, les rizières en terrasses, les buffles gris et les maisons traditionnelles, l’Asie rurale des origines étreint.
Une nouvelle autoroute doit bientôt ouvrir entre Hanoi et Lao Cai (trajet prévu en 4 heures). Un projet de téléphérique, entre Sapa et la montagne au-dessus, est à l’étude. Bons ou mauvais, ces équipements rendront plus facile l’accès à une région parmi les plus authentiques du pays.

Coup de coeur

Trang An, la « baie d’Along terrestre »
Bien sûr, au nord Vietnam, il y a la cultissime baie d’Along et ses pains de sucre calcaires, dressés dans la mer. Un nouveau prestataire aérien, la compagnie Hai Au, emmène d’ailleurs les clients depuis Hanoi survoler en Cessna cette merveille, moyennant 350 dollars par personne. A deux heures au sud d’Hanoi, un autre site, peut-être aussi beau et en tout cas moins fréquenté, vaut le déplacement. Dans la province de Ninh Binh, le fleuve Rouge étale ses derniers bras avant la mer, dans un paysage surprenant de falaises, de pitons calcaires et de grottes karstiques. Plusieurs sites de ce qui est communément appelé la « baie d’Along terrestre » sont accessibles en barque. L’embarcadère de Trang An est l’un des points de départ. Il conduit dans une partie du dédale, d’eau, de galeries souterraines et de faux lacs, bordés ici et là de temples et de pagodes. Superbe. Tellement beau que l’Unesco l’a ajouté cette année au patrimoine mondial.

Philippe Bourget

Publié par Cécile Chapelain