Raouf Benslimane : « la Tunisie a le droit de manifester »

Destination
Raouf Benslimane, PDG de Thalasso n°1/ Ôvoyages.

Entretien – Tout juste de retour de Tunisie, Raouf Benslimane, président du tour-opérateur Thalasso n°1/ Ôvoyages, nous fait part de ce qu’il a pu constater sur place. Comme tous ses confrères, il parie sur la reprise de la destination sur le marché français. Et ce, via l’ouverture de clubs et des engagements terrestres et aériens. Les derniers chiffres des ventes Tunisie en agences montrent d’ailleurs une progression de 92%! Raouf Benslimane nous livre son analyse sur la situation et les tensions dans le pays.

1/ Que penser des tensions sociales actuelles en Tunisie ?

Il ne faut pas être alarmiste mais être conscient que la situation peut durer. La révolte n’est pas injustifiée à mes yeux. Tant que les problèmes économiques ne sont pas réglés il y aura des soubresauts sur le plan social. Tout est lié à la dernière loi de finances imposée par les exigences du FMI.

On est en ce moment en Tunisie dans une situation similaire à celle de la Grèce quand elle a été acculée par l’Europe et le FMI. Mais la Grèce avait en plus l’enjeu de la sortie de l’UE, le Grexit. Et pourtant les touristes ont continué à aller en Grèce.

Le problème c’est  que les populations déshéritées sont les plus touchées. Il y a un impérieux besoin à la fois de redresser la situation et de satisfaire les besoins des plus pauvres.

2/ Pourquoi maintenant, sept ans après la révolution de Jasmin ?

Depuis 2011, la dette du pays augmente, le tourisme baisse, et les revenus du pays aussi. Dans ces cas-là, ce sont les plus modestes qui souffrent le plus. Le climat social est incontestablement tendu. Il ne s’agit pas de minorer ce qu’il se passe encore moins de l’ignorer. C’est un ras-le-bol, une révolte normale. Depuis 7 ans, derrière la révolution pour la démocratie, les gens ont des attentes de mieux vivre, de bien-être, de pouvoir subvenir à des besoins vitaux.

La population tunisienne sait pourquoi elle se révolte ; elle est intelligente et critique. Elle dit qu’au lieu de régler les problèmes économiques, les dirigeants s’occupent de politique politicienne. La gouvernance actuelle avec une coalition de deux partis ne constitue pas un moteur pour aller vite dans les réformes et les solutions à apporter pour améliorer la situation économique et les conditions de vie de chacun.

Ce que l’on a vu se dérouler début janvier est, selon moi, le dernier épisode d’un processus qui a commencé il y a 8 ans, la fin d’un cycle qui peut durer encore deux ans. C’est-à-dire le temps de mettre en place des décisions et qu’elles portent leurs fruits. La Tunisie a le droit de manifester, il faudra s’y habituer. Mieux vaut s’habituer aux révoltes sociales qu’au terrorisme.

3/ Vous voyez donc des points positifs pour le tourisme ?

La démarche actuelle des manifestants est loin de s’attaquer aux touristes. En matière de terrorisme la Tunisie a mangé son pain noir pendant trois ans, de 2013 avec les premiers attentats sur des personnes  à  2015 avec l’attaque terroriste à Sousse.

Les politiques se sont attaquées en priorité au terrorisme, et c’est très bien. C’est d’ailleurs pour cela qu’aujourd’hui  ça va sur le plan sécuritaire en Tunisie, comme sur le plan sanitaire. La destination se prépare à un grand retour du tourisme et de ses visiteurs.

Certains pays émetteurs l’ont compris et ont surtout compris qu’à présent il ne faut surtout pas faire l’amalgame entre tension sécuritaire et tension sociale.

4/ En termes de tourisme, la destination vous paraît-elle prête  ?

Aujourd’hui, je le répète, la destination a réglé la plupart de ses problèmes sur les plans de la sécurité et de la propreté. Depuis 2011, les hôteliers ont anticipé et fait preuve d’un grand professionnalisme en rehaussant le niveau de leurs structures et en procédant dans certains cas à une rénovation de fond en comble.

A l’instar du Hari Club 4* à Djerba. Ses propriétaires ont investi 4 millions de dinars dans ce club conçu dans le plus pur style djerbien avec des menzels [maisonnette, ndlr] de charme disséminés sur plus de 7 hectares de jardins plantés de palmiers, bougainvilliers, lauriers roses, etc. justifiant notre choix d’en faire un Ôclub.

Je rappelle également qu’en plus de la beauté des plages paradisiaques tunisiennes et la perception très balnéaire que s’en font les touristes, la Tunisie compte 7 sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco et peut-être un huitième avec… l’île de Djerba!

5/ Certes mais depuis 7 ans Djerba est resté présent sur le marché français. Qu’en est-il des autres zones touristiques ?

Il y a eu un florilège d’ouvertures d’hôtels prestigieux et de charme à la fois, par exemple le Four Seasons 5* à Carthage Gammarth. La chaîne Ritz Carlton va ouvrir dans les prochains mois son premier établissement en Tunisie, également à Carthage. Le superbe boutique hôtel La Badira 5* à Hammamet, pieds dans l’eau, a ouvert ses portes il y a plus de 2 ans déjà et son succès auprès de la clientèle internationale comme tunisienne ne se dément pas.

Je veux aussi citer une adresse de charme et de luxe unique que je recommande à tous tant la beauté et l’authenticité de l’artisanat tunisien expose sa splendeur dans ce superbe hôtel qu’est la Villa bleue 5*. Il a ouvert ses portes après la révolution et la majesté que lui donne sa position sur les collines du village de Sidi Bou Said n’a d’égale que la vue incomparable dont il jouit.

Il faut ajouter à tout cela les nombreuses ouvertures d’hôtels business 4* et 5* dans le centre et la périphérie de Tunis mais aussi dans les autres grandes villes, d’hôtels balnéaires repris par des fonds qataris comme le très beau La Cigale 5* à Tabarka à 2h30 de Tunis; du même nom que l’hôtel Thalasso (ex-Miramar Louison Bobet) à Port Crouesty et ayant les mêmes propriétaires. Les hôteliers se sont préparés pour le retour des touristes.

6/ Les élections municipales plusieurs fois reportées sont prévues le 6 mai 2018. En quoi est-ce important?           

Il faut voir que le recul, le retard de ces élections n’aide pas localement à la prise de décisions et  de mesures sur le long terme. Et pour que les instances soient en place, sur un moyen terme, cela prend du temps. Pour en revenir à la tension actuelle, entre les politiques et la population, selon moi, il n’y a pas lieu à vigilance ni à inquiétude.

La société civile tunisienne a l’intelligence et la légitimité de sa révolte, elle va pousser les dirigeants à prendre les bonnes décisions. Que les partis arrêtent de se faire la guerre ! La planification des élections devrait accélérer le processus de stabilisation.

On entend déjà dire que la loi de finances pourrait être assouplie, notamment via une augmentation des allocations pour les familles les plus pauvres. Et puis le tourisme représente un poids important de l’économie tunisienne. Or il y a  une conjonction de volontés et de mise en œuvre des hôteliers tunisiens et des tour-opérateurs pour faire revenir les touristes en Tunisie. Les Tunisiens sont bras ouverts pour accueillir les touristes.

7/ Justement avec le nouvel engouement dont font preuve les tour-opérateurs français vis-à-vis de la Tunisie, pourrait-on aborder la destination sous l’angle du « tourisme responsable » ?

J’avoue qu’en revenant de Tunisie il y a quelques heures, plusieurs pistes me sont venues dans cet ordre d’idées. Mais à moi seul, dirigeant d’un TO je me dis qu’il serait plus pertinent de soumettre la question au Seto, en tout cas à ses membres qui opèrent sur la destination. Une démarche commune serait plus impactante et légitime. C’est en tout cas une réflexion que l’on peut avoir.

 

 

Publié par Myriam Abergel

Journaliste - Le Quotidien du TourismeMe contacter

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