Surtourisme : quel impact sur les voyageurs et les tour-opérateurs ?

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Le surtourisme (overtourism, en anglais) serait-il le nouveau nom du tourisme de masse qui touche un nombre croissant de sites à travers le monde ? Plus que les hôtels, clubs et résidences de bord de mer où s’agglutinent traditionnellement des vacanciers en majorité issus du nord de l’Europe ou de l’Amérique depuis les années 1970, la présence en masse de touristes en provenance de tous les continents a délocalisé le phénomène dans divers endroits de la planète.

 

La démultiplication du nombre de compagnies aériennes notamment avec la montée en puissance des compagnies du Golfe et l’émergence des compagnies low cost  a contribué à augmenter les mobilités par des tarifs toujours plus agressifs.  Une situation concurrentielle qui devrait encore s’amplifier avec le développement des transporteurs low cost en long-courrier. Si on ajoute l’essor des sites de voyage en ligne, l’envol des hébergements dits collaboratifs et la croissance des flottes de compagnies de croisières, on comprend que le surtourisme est devenu une réalité incontournable.

Nombre de touristes en croissance continue

Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le nombre de touristes connaît une croissance continue, d’environ 4% à 5% par an depuis 10 ans. D’environ 70 millions de  touristes dans les années 1960, le monde a atteint les 700 millions de touristes en 2000 et le milliard (1,035) en 2012. Les prévisions tablent sur 1,8 milliard de touristes en 2030. Le secteur qui représente 10% du PIB mondial et un emploi sur dix est devenu un enjeu économique majeur dans les pays développés, comme dans ceux en voie de développement.

Le tourisme international représente une manne globale de plus de 1.260 milliards de dollars de recettes. Et l’enrichissement des classes moyennes dans les pays émergents élargit le vivier de touristes en provenance de Chine, d’Inde, du Brésil et de Russie.  Avec 1,3 milliard de touristes en 2017, la question de la régulation des flux se pose.  « La croissance n’est pas l’ennemi, c’est la façon dont on la gère qui compte » a déclaré Taleb Rifai, le précédent secrétaire général de l’OMT à l’automne dernier. Une réalité qui commence à interroger les professionnels du tourisme.

 

Désormais les tour-opérateurs et agents de voyages doivent composer avec cette nouvelle donne  pour satisfaire les demandes de leurs clients voyageurs : visiter les sites touristiques sans touristes ! «Les clients sont pleins de contradictions, explique Yannick Barde, codirecteur de production d’Asia. Ils veulent profiter des incontournables sans la foule. On peut comprendre ce désir, surtout dans les destinations lointaines où il s’agit souvent du voyage d’une vie. Mais sur des sites comme le Taj Mahal, la baie d’Halong ou la muraille de Chine, cela est impossible. A moins d’accepter des périodes moins courues ou des sites moins connus.»

La valeur ajoutée du tour-opérateur

Sur les circuits, le voyage de groupe impose des contraintes de programmation pas toujours faciles à combiner. Un paradoxe auquel il est plus facile de trouver une réponse en voyage individuel, à la carte ou sur mesure. Chez Evaneos, « on peut s’organiser avec notre réceptif pour trouver les fameuses activités et découvertes hors des sentiers battus que les clients réclament tant, et nos réceptifs choisissent des horaires différents sur les grands sites » précisent Anne Meulemans et Caroline Troost, responsables de zone.

 

On le sait, la démocratisation des tarifs aériens a rendu la planète plus accessible à des voyageurs plus nombreux et plus autonomes. Néanmoins, le savoir-faire d’un TO va permettre de faire la différence pour les visites. Y compris en groupes. Les voyageurs vont pour cela devoir faire des efforts financiers et physiques. Car pouvoir profiter d’un site dans des conditions optimales, ça se mérite. « Sur notre collection ‘Circuits’, explique Catriona Dempster, directrice de production chez Kuoni, nous choisissons des hôtels à proximité des sites. Les tarifs sont donc plus élevés mais cela nous permet aussi d’offrir de meilleures conditions de visites. Avec un lever extrêmement tôt parfois, nos clients sont présents dès l’ouverture, comme à Petra. On va aussi pouvoir leur proposer des visites privées en fin de journée grâce à notre réceptif, ou bien notre guide va emmener nos clients voir un temple plutôt qu’un autre à Angkor en fonction de l’affluence. »

Des Occidentaux et des Asiatiques

En Asie, la fréquentation touristique connaît des pics notamment durant la période de congés dite « Golden Week », début février autour du nouvel an chinois. Un temps qui concerne plusieurs nationalités au-delà de la clientèle chinoise laquelle cristallise l’irritation du voyageur occidental qui n’est plus seul touriste.

Deux éléments compliquent la cohabitation touristique entre Occidentaux, en particulier Français, et Asiatiques –Chinois et Coréens essentiellement. Déjà un rapport de force, les groupes de touristes asiatiques sont de plus en plus nombreux sur les sites, aussi bien en Europe qu’en Asie. Pas étonnant quand on sait que 135 millions de Chinois ont été dénombrés par l’OMT parmi les touristes de 2016.

 

Ensuite, les modes de vie. Habitués aux déplacements en groupes –même si le voyage individuel tend à se développer avec l’augmentation du pouvoir d’achat en Chine notamment- les Asiatiques supportent plus facilement les contraintes de foule et d’attente liées à ce type de déplacement. A partir de son étude Travelsat Competitive Index 2015-2017, le cabinet TCI Research a ainsi mesuré pour la Pata un indice de satisfaction par rapport à ces deux critères (foule et temps d’attente) : entre Français et Chinois, il est du simple au double (98 pour les premiers, 208 pour les seconds) dans le cadre de voyages en Asie.

 

La cohabitation difficile ne se produit pas seulement sur les sites. Elle se vit aussi parfois dans les hébergements à destination, en Asie. Dans la région, les touristes chinois sont souvent la première clientèle. « Nous avons dû changer certaines adresses, confirme Yannick Barde. Des hôteliers ont fait le choix du marché chinois et nos voyageurs pourraient se retrouver perdus au milieu d’une foule de clients venant d’un coup se servir au buffet tout en s’interpellant en chinois. »

 

D’autres hôteliers ont voulu maintenir une diversité de leurs clientèles et « aménagé des espaces différenciés comme cet hôtel à Hué pour les clientèles européennes et asiatiques ». « Le circuit en Asie du Sud-Est devient véritablement un défi, alors qu’en voyage privé, on peut expliquer au client les avantages et les inconvénients, réfléchir au rythme, à la durée de séjour et au prix » souligne le codirecteur de production d’Asia.

 

Même constat pour Loïc Minvielle, DGA de Comptoir des Voyages: « le TO agit vis-à-vis du client comme un expert de la destination et du rythme du voyage. Notre engagement en faveur d’un tourisme responsable consiste aussi à conseiller le client en fonction des contraintes locales. Cela fait partie de la durabilité des lieux. »

 

Le tourisme durable en Europe aussi

Grande cause de l’année 2017 pour l’OMT, le tourisme durable concerne bien évidemment les pays moins développés où tour-opérateurs et voyageurs sont sensibilisés. Des actions en faveur des populations locales sont d’ailleurs mises en œuvre par des hôteliers ou par des voyagistes à travers une Fondation (comme le Club Med) ou un prélèvement sur le chiffre d’affaires (Salaün).

 

Mais les destinations choisissent, elles aussi, de limiter l’accès aux sites. Classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, plusieurs ont été menacés par l’institution onusienne d’être inscrits comme « patrimoine mondial en péril« . Un levier qui a fait réagir les autorités concernées. Si le Taj Mahal en Inde restreint les entrées des touristes locaux, le Machu Picchu a choisi le 1er juillet 2017 d’imposer des créneaux horaires et la présence d’un guide. Et Angkor Wat qui a enregistré 5 millions de touristes en 2016 a augmenté le 1er février 2017  les tarifs d’entrée (le ticket journée est passé de 20 à 37 $).

En Europe, outre le phénomène de « tourismophobie », des décisions sont prises face au surtourisme afin d’aménager l’accès aux sites touristiques. Comme à Venise pour les gros navires de croisière. Des restrictions horaires sont décidées comme à Grenade où l’entrée à l’Alhambra se réserve à l’avance désormais. « Quand la décision a été annoncée l’an dernier, on a dû trouver des solutions pour quelques-uns  de nos groupes » nous précise-t-on chez Top of Travel. « On a travaillé très vite avec notre réceptif pour repositionner les visites. »

 

Autre capitale européenne prisée, Londres où les voyageurs en city break ont ajouté à leur « to do list », la visite des studios Harry Potter. Chez Boomerang, TO spécialiste des week-ends, on reconnaît que l’engouement pour cette attraction a modifié la construction des packages. « Les clients qui veulent absolument y aller doivent prévoir leur voyage plus tôt, nous leur expliquons et regardons avec eux comment éventuellement réaménager leurs visites », précise Philippe Sangouard, directeur général. Le conseil, toujours…

 

Publié par Myriam Abergel

Journaliste - Le Quotidien du TourismeMe contacter

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