Interview exclusive de Cyril Guiraud, CEO Travel Tech Factory
Cyril Guiraud dirige Travel Tech Factory, société spécialisée dans la transformation digitale du secteur voyage. Pionnier de l'intégration de l'IA dans les processus des agences et TMC, il partage son regard sur les usages concrets qui transforment déjà le quotidien des équipes.
Tour Hebdo : Travel Tech Factory vient de présenter dans les colonnes du Quotidien du Tourisme les gains de productivité que les agences de voyages peuvent obtenir via l’IA. Nous abordons enfin la phase opérationnelle ?
Cyril Guiraud : Oui, l'IA est passée du stade de la curiosité à celui de l'utilité quotidienne. Je parle d'un changement très concret : l'agent arrive le matin, il a dix dossiers à traiter et certaines tâches qui lui prenaient vingt minutes en prennent maintenant trois. Ce n'est pas spectaculaire à raconter, mais c'est profondément transformateur en termes de charge de travail. Chez TTF, on a commencé par identifier les tâches les plus chronophages et les moins gratifiantes : la rédaction d'emails de confirmation, la préparation de variantes de devis, les argumentaires commerciaux. Ce sont nos trois premiers cas d'usage. Et franchement, l'adhésion des équipes a été immédiate — parce que le bénéfice est visible dès la première semaine.
Tour Hebdo : vous avez commencez à évoquer les emails Pourquoi ?
Cyril Guiraud : Parce que c'est un goulot d'étranglement invisible, surtout dans le tourisme. Un dossier complexe avec un vol, un hôtel, une voiture de location et transfert ? ça implique quatre prestataires différents, quatre formats de confirmation différents, quatre jargons différents. L'agent doit tout synthétiser en un email lisible, sans erreur, personnalisé selon le voyageur. Avant l'IA, ça prenait 20 à 25 minutes par dossier. Maintenant, l'IA génère le draft en 30 secondes. L'agent relit et ajuste en 2 minutes. Sur une journée à dix dossiers, c'est potentiellement deux heures récupérées. Ce sont deux heures que l'agent peut passer au téléphone avec un client, à construire une relation, à faire du conseil. C'est là que la valeur se crée, pas dans la copie-colle entre interfaces.
Tour Hebdo : Vous souligner également la nécessité de présenter des variantes de devis pour maximiser les ventes et les agences ne le font pas.
Cyril Guiraud : Non, parce que c'était trop long. Préparer un devis correct prend du temps. En préparer trois, ça multipliait l'effort par... trois, évidemment. Alors les agences font le choix pragmatique mais risqué de n'en proposer qu'un seul. Sauf que le client, lui, compare toujours. Il va chercher une alternative en ligne et si elle est moins chère — même à prestation inférieure — il peut être tenté. Avec l'IA intégrée dans notre outil, Il devient possible de générer deux variantes supplémentaires en quelques minutes à partir du dossier initial. Une entrée de gamme, une premium. Et le client se retrouve face à trois options clairement expliquées, avec leurs avantages et leurs limites. Le taux de transformation s'améliore, et surtout, le client se sent mieux accompagné dans sa décision. Il achète en confiance.
Tour Hebdo : Le troisième cas, les argumentaires commerciaux — certains pourraient dire que ça ressemble à de la manipulation ?
Cyril Guiraud : Je comprends la méfiance, mais non — c'est exactement l'inverse. La manipulation, c'est de cacher des informations pour orienter un choix. L'argumentaire IA, c'est de mettre en lumière des informations objectives que le client n'a pas forcément devant les yeux. Pourquoi ce vol à 200 € de plus est-il pertinent pour lui ? Parce qu'il est modifiable sans frais, parce qu'il arrive deux heures plus tôt, parce que la compagnie a un meilleur historique de ponctualité sur cette route.
L'IA structure ces arguments selon le profil connu du client — elle ne les invente pas. Et l'agent reste maître du discours : il choisit ce qu'il utilise, comment il le formule. C'est de la pédagogie commerciale assistée. Et ça améliore vraiment la relation client, parce que l'agent parle avec précision et sérénité, pas en improvisant.
Tour Hebdo : Quelles résistances que vous rencontrez pour présenter ces solutions ?
Cyril Guiraud : Les classiques ! (rires) La peur que l'IA « prenne les emplois », la méfiance vis-à-vis de la qualité des outputs, et surtout une forme d'inertie — « ça marche comme ça depuis vingt ans, pourquoi changer ? ».
Ce que j'ai appris, c'est qu'il ne faut pas vendre l'IA comme une révolution : il faut la montrer comme un outil. Concrètement : lorsqu’un agent voit l'IA rédiger en 30 secondes un email qu'il aurait mis 20 minutes à produire, il voir immédiatement le bénéfice utilisateur.
Tour Hebdo : Il reste de la pédagogie à faire
Cyril Guiraud : C’est la question première. Le vrai travail, ce n'est pas la technique, c'est l'acculturation. Comprendre comment formuler une demande à l'IA ? Quand lui faire confiance ? Quand vérifier ? Dans l’absolu, l’IA est efficace si la personne qui l’utilise connaît son sujet. Elle n’invente pas, elle assiste. C'est une nouvelle compétence, pas si compliquée, mais qui s'acquiert.
Tour Hebdo : Un message pour les agences qui hésitent encore à franchir le pas ?
Cyril Guiraud : Commencez petit, mais commencez vite. Choisissez un cas d'usage, le plus douloureux dans votre quotidien et testez l'IA dessus. Juste un. En trois semaines, vous saurez si ça vaut le coup. Je peux vous garantir que si vous choisissez un vrai point de friction, vous allez être convaincus sans plus aucune réticence. L'avantage concurrentiel ne vient pas de ceux qui ont la technologie la plus sophistiquée — il vient de ceux qui adoptent vite et apprennent à en tirer parti.
Tour Hebdo : Ça marche ?
Cyril Guiraud : Il est certain que les agences qui commencent aujourd'hui accumulent une avance sur celles qui attendent. En termes de coûts, ça n’est pas gratuit, ça nécessite du temps et un peu d’investissement, mais la récompense c’est une nette amélioration du ROI.
