« Je vous parle d’un temps où les jeunes qui travaillent aujourd’hui dans le secteur du tourisme ne peuvent pas connaître… » la rubrique de Michel Messager
“L'avenir, c'est ce que l'on a devant soi et qui nous botte le cul quand on lui tourne le dos.”
Bruno Vesselle
Loin des éternels ‘’showman du tourisme’’, Christian Sabbagh, l’homme qui a révolutionné le tourisme en combinant, avant tout le monde, une expertise technologique de pointe avec une vision du tourisme tournée vers l'avenir, aurait pourtant toute sa place à la une des médias touristiques.
Cependant l’homme n’est pas du genre à se ‘’pousser du col’’, bien au contraire.
Calme, réservé, mesuré, sauf quand il suit ou plutôt vit un match du Paris Saint Germain (et ce n’est pas peu dire), a mené sa barque, ou plus précisément on navire, méthodiquement, sans bruit, pour en faire aujourd’hui, un acteur du tourisme incontournable.
Sans aucun doute, une enfance marquée par son départ du Liban et ses études d'ingénierie à l’INSA de Lyon, puis en management à HEC, peuvent expliquer en partie ce côté rationnel et pragmatique qui le caractérisent.
Mis à part le PSG, on ne lui connaît que peu de passions, sinon celle de sa famille, de ses amis et de son entreprise, mais aussi pour l’art moderne contemporain. « Depuis ma tendre enfance, j’ai toujours eu le goût de l’art, qui signifie pour moi l’évolution et le changement permanent. L’art moderne nous aide à voir le monde d’une manière nouvelle et innovante, ce qui me correspond bien. J’aime sa capacité à inspirer. », a-t-il déclaré récemment.
Cette inspiration, cette appréhension des tendances de l’avenir, explique son succès.
Depuis la création de Travelsoft en 2000, Christian Sabbagh a réussi en 25ans, grâce à sa pugnacité et sa perspicacité de faire de son groupe un géant mondial de la ‘’travel tech’’, ce qui ne peut que nous tirer quelques fiertés pour notre industrie touristique.
Rien qu’à ce titre, il mérite, sans doute plus que quiconque, de figurer dans cette galerie de portraits qui ont apporté à notre profession.
En 1984, Christian quitte son Liban natal à l'adolescence, il a 16 ans, (il n’y est jamais retourné) pour s'installer en France à Paris. Comme me l’a dit un de ses amis ‘’plus français que lui tu meurs ! ». Il est vrai que son père, dans l’import-export, venait souvent à Paris et que Christian avant de quitter le Liban et comme beaucoup de ses amis de l’époque, fréquentait le lycée français de Beyrouth, établissement d'enseignement fondé en 1909 par la Mission laïque française.
Arrivé à Paris, il passe son bac, avec toujours un œil, lui le ‘’dingue de foot’’, sur ‘’L’Équipe’’ pour suivre ses idoles du moment les Dominique Baratelli, Dominique Bathenay, Luis Fernandez, Safet Sušić, Mustapha Dahleb… Jusqu’à aujourd’hui, il est resté fidèle, c’est aussi un trait de sa personnalité, à son équipe de cœur : le PSG !
Il suit des études d'ingénierie à Lyon: l’Institut National des Sciences appliquées et obtient son titre d’Ingénieur après ses cinq années de cursus, puis complète son diplôme par un Master en ‘’Strategic Management’’ à HEC Paris.
Contrairement, à ce que l’on pouvait en penser, Christian ne s’était pas orienté vers l’informatique, mais vers une formation économique en stratégie, ce qui va l’amener à commencer sa carrière dans des cabinets de conseil. Ainsi, il intègre, en tant que consultant, The MAC Group, cabinet américain de conseil en stratégie qui devient Gemini Consulting filiale de Capgemini en charge de l’offre de conseil en management.
Christian Sabbagh à 24 ans. Près de 5 ans plus tard, il rejoint le fameux cabinet Roland Berger dont il devient ‘’Partner Associate’’ en 1998.
Ces deux passages en cabinet, vont faire entrer Christian dans l’industrie du tourisme. En effet, pour le compte de ces deux cabinets, il va effectuer de nombreuses missions dans ce secteur, citons par exemple : Disneyland Paris, ADP, Swissair, AOM…
Nous sommes en 2000, l’année du soi-disant grand bug informatique, Christian a 33 ans, ‘’l’âge du Christ’’, le nombre d’années qu’a régné David sur Jérusalem, la constante du carré magique de la façade de la Passion de la Sagrada Familia à Barcelone et il fonde Travelsoft.
La décision n’a pas été des plus évidentes. Christian jouissait d’un bon job, un salaire plus que confortable et deux enfants en bas âge, 2 et 4 ans, dont son épouse s’occupait à plein temps… « Il y avait une sorte d’inconscience, surtout que financièrement je ne pouvais tenir qu’un an, avant que le projet fonctionne. Néanmoins je croyais tellement à mon projet et j’avais une telle envie de créer mon entreprise que ceux-ci ont été les plus forts. »
Combinant une expertise technologique de pointe avec une vision tournée vers l'avenir Christian commence la grande aventure de sa vie.
Au début, comme toute entreprise qui démarre, il va chercher des fonds, pour pérenniser sa société. Bien évidemment il va trouver ses primo-investisseurs auprès d’amis ou de connaissances.
Les premières années ne sont pas des plus faciles, non seulement il faut convaincre les agents de voyages de prendre le tournant de l’informatique (n’oublions pas que nous sommes à l’époque ‘’du bug de l’an 2000’’), se positionner par rapport à Amadeus et enfin améliorer sans cesse les programmes.
« Ces premières années sont des années intenses, il faut être au four et au moulin, tantôt VRP, tantôt ingénieur, tantôt gestionnaire. Mais je ne regrette rien, c’est le prix à payer quand on souhaite être entrepreneur. Entre instinct de survie et excitation, ce sont des années d’apprentissage accéléré et de rencontres importantes. »
Convaincu de la transformation du secteur du tourisme à l'ère de l'internet, Christian Sabbagh lance en 2005 Orchestra, dont la solution SaaS, redéfinit les standards sur le marché français.
Pour Christian, qui croit aux cycles de vie, il entame une nouvelle période qui va donner une nouvelle dimension à son entreprise. « Nous vivons aujourd’hui dans une ère dominée par la technologie, qui a des répercussions sur tous les aspects de notre vie, y compris les voyages et l’exploration du monde. La technologie a véritablement transformé l’industrie du tourisme, qui repose en grande partie sur des expériences uniques et immersives pour ses clients.
Petit à petit Orchestra devient un acteur central de la profession, les contrats se multiplient tout comme les services. Citons pour exemple le développement avec APG d’une une plateforme de connexion directe avec les compagnies aériennes bénéficiant d’énormément de fonctions de réservation et d’après-vente. Cette plateforme est portée déjà par 44 compagnies aériennes intégrées.
Fin 2012, le pari est gagné. La preuve : Amadeus, souhaite racheter Travelsoft, ce qui pour Christian est une forme de reconnaissance du succès.
Bien entendu devant une telle offre, il ne reste pas insensible. Pourtant, pour lui « l’argent ne fait pas tout » et après mûre réflexion, il ne donne pas suite. Plus que jamais, il croit en son projet, mais qui ne peut pas aboutir dans une structure aussi importante que l’est Amadeus. « J’avais conscience qu’en entrant chez Amadeus, on perdait un peu de notre focalisation et de notre savoir-faire. »
Mais ce qu’il a appris également au cours de cette période, c’est le risque de ne pas être majoritaire. C’est pourquoi il commence, petit à petit, à se renflouer.
En Juillet 2013, l’arrivée du fonds d’investissement MBO Partenaires permet d’offrir de la liquidité à la très grande majorité des co-actionnaires de Christian Sabbagh et de lancer une nouvelle étape dans l’histoire de Travelsoft.
En Juillet 2016, Christian Sabbagh devient actionnaire majoritaire accompagné par Cabestan Capital, Bpifrance et A Plus Finance déclarant à ce propos : « nous sommes très heureux d’accueillir de nouveaux partenaires de référence dans notre capital pour conforter notre stratégie d’expansion. Cette nouvelle étape nous permet de renforcer l’accompagnement de nos clients dans leur propre développement international. »
Suite à ce changement de capital, la société va poursuivre sa phase de croissance accélérée et se fixe pour objectif de doubler sa part d’activité hors de France afin d’y réaliser 30% de ses revenus, contre 15% (Espagne et Royaume-Uni principalement).
La société emploie désormais plus de 60 salariés à Paris et compte parmi ses partenaires Havas Voyages, Viajes Carrefour, Leclerc Voyages, Vente-Privée voyages, Lastminute.com, Verychic, etc… et génère à travers sa plateforme un volume d’affaires d’un milliard d’euros.
L’objectif de porter la société à la place de leader européen, voulu par Christian Sabbagh, prend de plus en plus forme et comme il le dit et le constate : « il n’y a pas de miracle : le travail, et encore le travail est la base de la réussite et du succès. »
En Juillet 2019, l’arrivée du fonds d’investissement ActoMezz d’Andera permet à Christian Sabbagh de se renforcer encore plus au capital de Travelsoft.
En Octobre 2023, une nouvelle arrivée du fonds d’investissement Capza, qui prend alors une participation minoritaire au capital, permet d’accélérer encore la stratégie de croissance externe.Quand on demande à Christian le pourquoi de l’arrivée de ce fonds d’investissement, il nous répond sans hésiter : « Tout d’abord, l'industrie du voyage connaît une transformation technologique majeure, avec des débats sur l'automatisation des processus et l'émergence de l'IA. Le secteur fait face à des enjeux de consolidation et de recherche de solutions intégrées par les grands comptes. De plus, les principaux clients dans le monde pèsent chacun plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires, ils recherchent des partenaires solides capables d'apporter des solutions sur de nombreux sujets et dans de nombreuses géographies. C’est l’une des raisons qui fait que la consolidation a un sens pour le marché et pour les entrepreneurs. »
Et quand on lui pose la question : pourquoi CAPZA ? Il répond sans hésiter : « CAPZA est un acteur européen de référence de l’investissement privé dans les PME/ETI depuis 2004 et nous avons immédiatement accroché. »
Christian Sabbagh ne regrette pas son choix et les heures passées à bâtir, jour après jour, son entreprise et cela dans une discrétion qui l’honore. A une époque où le travail n’est plus une tradition cardinale et l’assistanat, un choix délibéré, le parcours de Christian est un modèle du genre et un succès qu’il ne doit qu’à lui-même.
Le parcours et l’abnégation de Christian me font inévitablement penser à cette citation de Martin Luther King JR « « Si vous ne pouvez pas voler, courez ; si vous ne pouvez pas courir, marchez ; si vous ne pouvez pas marcher, rampez ; mais quoi que vous fassiez, vous devez continuer d'avancer. »
Aujourd’hui Travelsoft est un groupe qui gère plus de 50 milliards d'euros de réservations annuelles, représentant plus de 80 millions de passagers et s'appuyant sur une équipe de plus de 700 experts en technologies du voyage.
Grâce à ces nouvelles acquisitions, Travelsoft est désormais présent dans plus de 90 pays, avec 400 clients majeurs et 1 000 voyagistes dans le monde.
Au total, le Groupe est propriétaire de 12 entreprises (airQuest, Atcore, BOSYS, Eventiz, Orchestra, Tigerbay, Traffics, Travel Compositor, Travel Connection Technology, Travelgate, Travelsoft Pay et Travelsoft Services).
Il convient de souligner que plus de 80% du chiffre d’affaires de Travelsoft s’effectue à l’étranger. Une performance assez rare dans le secteur du tourisme pour être soulignée.
Comme le rappelle Christian Sabbagh : « Aujourd’hui la taille et le chiffre d'affaires de l’ensemble sont plus de cinq fois supérieurs à la plateforme d'origine Orchestra. »
Lors du dernier congrès Selectour, Christian Sabbagh a évoqué l’avenir de son groupe, notamment face à l’arrivée de l'intelligence artificielle.
« Nous nous sommes lancés, il y a 25 ans avec la vague internet. Aujourd’hui nous revivons la même aventure avec l’IA. C'est comme une renaissance d'une certaine façon. En revanche le timing est différent. Ce qui prenait quelques années prend maintenant quelques mois. Ça va extrêmement vite. Tout est impacté, notamment le référencement. C’est pour cette raison que nous avons développé une offre pour les acteurs du tourisme, car si les recherches en ligne, si le flux de trafic ne vient plus chez eux, ils en pâtiront. On a donc développé une brique qui n'existait pas jusque-là et qui répond à l’enjeu de perte de 10 à 20% de trafic SEO. Il s’agit de mettre en place des solutions pour faciliter le référencement dans les IA. »
A 58 ans, et avec le même enthousiasme, qu’à ses débuts, Christian entame un nouveau challenge avec toujours la même confiance et la même envie de créer.
Quand on demande à Christian, son meilleur souvenir, il répond : « Bien sûr des souvenirs de famille, mais en dehors de cela mon meilleur souvenir c’est le 31 mai 2025 (le Paris Saint-Germain a étrillé l'Inter Milan (5-0), à Munich, et remporte la première Ligue des champions de son histoire).
Son plus grand regret : « aucun. »
Sa plus grande angoisse : « aucune. »
Il y a des femmes et des hommes dont on ne parle pas suffisamment, mais qui ‘’bossent’’ et mettent l’économie française au premier plan : Christian Sabbagh est de ceux-là !
Le parcours de ce petit garçon, passionné de foot et qui jouait dans les rues de Beyrouth, est le parfait exemple de la méritocratie française, où le travail, les efforts, les compétences sont les clés de la réussite.
Je dois l’avouer, et pour avoir connu de nombreux chefs d’entreprise, j’ai été impressionné par la volonté, la vision, la confiance, la modestie et la sérénité que dégage Christian Sabbagh.
Son parcours me fait penser à cette citation de Reid Hoffman, le patron de LinkedIn : « Un entrepreneur est quelqu’un qui se jette d’une falaise et construit un avion sur le chemin de la descente. »
