Le projet TRECC, une coopération binationale inédite dans le monde diplomatique, mise sur le tourisme communautaire pour changer l'image de la Colombie et ouvrir un marché pour les professionnels français
C'est une idée simple, presque évidente, et pourtant rare dans le monde de la coopération diplomatique. Utiliser le tourisme comme vecteur de développement économique partagé. Pas le tourisme de masse, pas les grandes chaînes internationales, pas les hôtels qui rapatrient leurs bénéfices loin des territoires qui les accueillent. Le tourisme communautaire, culturel, responsable – celui qui fait vivre des familles, qui préserve des traditions et qui construit une image de destination durable.
C'est l'ambition du projet TRECC – Tourisme Responsable, Communautaire et Culturel – lancé conjointement par l'Ambassade de France en Colombie, l'Institut Français de Colombie et la Fondation Compás Urbano, avec le soutien de ProColombia. Et c'est pour en expliquer les contours, les enjeux et les perspectives que Sylvain Itté, ambassadeur de France en Colombie, et Luis Alejandro Davila, vice-président Tourisme de ProColombia, ont accepté de répondre aux questions de la presse spécialisée lors de ce voyage organisé dans l'Axe du café et en Antioquia.
Entretien avec Sylvain Itté, ambassadeur de France en Colombie
Pourquoi l'Ambassade de France s'est-elle lancée dans un projet de coopération touristique ? Ce n'est pas le domaine habituel de la diplomatie.
Sylvain Itté : C'est exactement le constat de départ. Il y a très peu de projets de coopération menés par les ambassades dans le secteur du tourisme, et je pense que c'est une erreur. La France est la première destination touristique au monde. Nous avons un savoir-faire, une industrie, des professionnels de qualité. Ce savoir-faire peut accompagner et aider la Colombie dans la mise en œuvre d'une politique de développement touristique et, en retour, avoir des incidences positives sur notre propre filière.
On regarde ça avec deux parties du cerveau à la fois. La première : comment peut-on aider ce pays à élaborer une politique touristique à partir de l'expérience française ? La seconde : quelles sont les conséquences positives pour notre industrie, nos professionnels, nos investisseurs ? Ces projets ne coûtent pas très cher – c'est plutôt une mise en relation qu'autre chose – mais ils peuvent créer des dynamiques durables.
Qu'est-ce qui vous a convaincu que la Colombie était prête pour ce type de coopération ?
Sylvain Itté : Ce pays a un potentiel touristique absolument phénoménal. La deuxième biodiversité du monde. Un patrimoine culturel immatériel et matériel exceptionnel. De très belles villes coloniales bien entretenues. Une gastronomie extraordinaire. Un artisanat de grande qualité et de grande diversité. Ils cochent toutes les cases.
Et surtout, ils ont une vision du tourisme proche de la nôtre. Ils ne veulent pas reproduire les erreurs que d'autres pays ont commises. L'exemple du Costa Rica est intéressant : ce pays a développé son tourisme écologique de manière exponentielle et, aujourd'hui, il commence à en voir les limites. Ici, le pays est beaucoup plus grand, la diversité est plus grande et ils ont une vraie conscience que la croissance quantitative n'est pas la bonne boussole.
Concrètement, comment fonctionne le projet TRECC ?
Sylvain Itté : C'est un partenariat à parité. Côté français : 100 000 euros de l'Ambassade et de l'Institut Français. Côté colombien : autant, apporté par ProColombia et ses partenaires locaux. On estime que, pour ce type de projet, avec un pays comme la Colombie, il s'agit d'un véritable partenariat et non d'une relation où l'un paie et l'autre exécute.
Le projet a plusieurs axes : la formation des acteurs locaux du tourisme, la mise en réseau entre professionnels français et colombiens, et la promotion internationale du modèle. Ce mix entre Fam Trip et voyage de presse en est une expression directe : vous en êtes, en quelque sorte, les témoins, l'expression même de ce que nous souhaitons monter. Faire venir des Colombiens en France pour qu'ils découvrent notre politique touristique. Faire venir ici des professionnels du tourisme français. Et ensuite, voir comment les choses se développent. Nous, nous ne sommes que des entremetteurs. On lance des graines ; on attend de voir celles qui poussent.
La question de la sécurité est souvent un frein pour les voyageurs français à l'égard de la Colombie. Quelle est votre lecture ?
Sylvain Itté : C'est une vraie complexité. La carte des conseils aux voyageurs du Quai d'Orsay est devenue une référence mondiale : elle est utilisée par les assurances, par les entreprises pour leurs missions, par les particuliers. Cette carte, c'est rouge, orange, jaune ou vert. Point. On ne peut pas être dans l'ambiguïté.
La Colombie est un pays de la normalité, et c'est là toute sa particularité et sa difficulté. Vous faites trente kilomètres et passez d'un quartier tout à fait sécurisé à une zone de tension. Ça n'existe pas dans les pays où la situation sécuritaire est plus simple à cartographier. On travaille en permanence sur ces classifications, avec un degré de rigueur très élevé. C'est de la dentelle, quasiment. On essaie d'être au plus près de la réalité, sans pénaliser injustement la Colombie, ni créer de problèmes pour les voyageurs qui se retrouveraient dans des zones réellement dangereuses.
Ce que je peux dire, c'est que les zones touristiques – l'Axe du café, Medellín, Bogotá, Carthagène, la côte caraïbe – sont parfaitement praticables dans des conditions de sécurité tout à fait acceptables pour des voyageurs avertis, avec un encadrement professionnel. Ce voyage en est la démonstration.
Quel type de tourisme la Colombie peut-elle offrir ? À qui s'adresse-t-elle ?
Sylvain Itté : Absolument à tout le monde. Medellín attire plutôt les jeunes : c'est une ville qui a investi sur la jeunesse, sur la culture, sur la vie nocturne. Et c'est devenu une destination très prisée, qui occupe d'ailleurs nos services consulaires parce que des jeunes de vingt ans sont parfois moins précautionneux que des voyageurs plus expérimentés. Mais à côté de ça, l'Axe du café est parfait pour des familles qui veulent faire du trekking, visiter des haciendas, comprendre une culture. L'Amazonie s'adresse aux passionnés de nature sauvage. La côte Caraïbe est faite pour ceux qui veulent de la mer, de la musique et de la gastronomie africaine. La Colombie, c'est trois ou quatre pays en un. Tout le monde peut y trouver son bonheur.
Qu'espérez-vous concrètement de ce projet dans les années qui viennent ?
Sylvain Itté : C'est une graine. On attend de voir. Il y en a qui poussent, et il y en a qui ne poussent pas. Ce qu'on attend, c'est que dans les deux ou trois ans qui viennent, on voie des circuits vendus en France avec ces territoires, des investissements qui se font, des partenariats qui durent. Ce n'est pas un objectif très ambitieux sur le papier. Mais c'est exactement ce dont ce pays a besoin.
Luis Alejandro Davila, vice-président Tourisme de ProColombia : « Ce qui nous rend uniques, ce sont les gens »
ProColombia, c'est quoi exactement, et quel est votre rôle dans le projet TRECC ?
Luis Alejandro Davila : ProColombia est l'agence de promotion du gouvernement national. Notre mission, c'est de faire venir davantage de touristes internationaux en Colombie, mais aussi de soutenir les exportations colombiennes et d'attirer des investissements étrangers. Nous avons un bureau sur les Champs-Élysées à Paris, avec une équipe dédiée au tourisme, à l'investissement et à l'export. Pour le projet TRECC, nous sommes partenaires opérationnels : les voyages de presse, les fam trips, les mises en réseau avec les professionnels français… sont notre terrain naturel. C'est notre mission.
Combien de Français visitent la Colombie chaque année ?
Luis Alejandro Davila : On est proche des 100 000 visiteurs français en 2025. Et ça ne cesse d'augmenter : la croissance a atteint 91 % depuis 2015. La France est notre premier marché européen non hispanophone et le troisième marché européen au total, après l'Espagne et l'Italie. Ce sont des chiffres qui nous rendent particulièrement attentifs à ce marché.
Mais on a un goulot d'étranglement : la connectivité aérienne. Aujourd'hui, il n'y a que sept fréquences hebdomadaires entre Paris et Bogotá avec Avianca. Nous avons des discussions ouvertes avec Air France sur de nouvelles dessertes possibles, par exemple Paris – Carthagène ou Paris – Medellín. Si les accords aériens bilatéraux sont assouplis, ça pourrait changer la donne rapidement.
Qu'est-ce qui attire les Français en Colombie ? Que viennent-ils chercher ?
Luis Alejandro Davila : Plusieurs choses. La nature d'abord – nous sommes le premier pays au monde en nombre d'espèces d'oiseaux, avec environ 2 000 espèces recensées –, ce qui constitue un attrait considérable pour les amateurs d'ornithologie et de trekking. Nos paysages de montagne, nos forêts andines, nos côtes Pacifique et Caraïbe… sont exceptionnels. Et puis, la gastronomie : les Français sont exigeants sur ce point et trouvent ici une cuisine qui surprend par sa diversité et sa qualité. Sans oublier le café, bien sûr, qui est pour nous un emblème culturel autant qu'un produit d'exportation.
La Colombie vient d'atteindre 7 millions de touristes internationaux par an. Est-ce que la croissance doit continuer à ce rythme ?
Luis Alejandro Davila : Non, et c'est là l'enjeu central du moment. On est dans un grand débat en Colombie : plus de touristes ou de meilleurs touristes ? La réponse est clairement : de meilleurs touristes. On a une loi nationale sur le tourisme soutenable, l'une des rares au monde dans ce domaine. Et notre obsession aujourd'hui, c'est que les retombées du tourisme profitent aux populations locales, et non seulement aux grandes chaînes et aux grandes villes.
On change même notre façon de compter. Pendant des années, on publiait chaque année un communiqué de presse disant : « 7 millions de touristes sont arrivés. ». Très bien. Mais est-ce que ces touristes ont développé les territoires qu'ils ont traversés ? Ont-ils provoqué la gentrification de certaines zones au détriment des habitants ? C'est là qu'on commence à réfléchir. On veut moderniser les systèmes d'information afin de mesurer l'impact réel du tourisme sur chaque territoire.
Comment se traduit concrètement ce virage vers la qualité ?
Luis Alejandro Davila : Par le ciblage. On ne va plus dans des foires généralistes, mais dans des salons spécialisés : ornithologie, trekking, plongée (c'est la première fois cette année que la Colombie sera présente au Salon de la Plongée à Paris), événementiel, bien-être. Ce sont des profils de voyageurs qui dépensent davantage, restent plus longtemps et dont les retombées économiques se répartissent mieux sur les territoires.
Et on travaille sur les niches géographiques. La Colombie, c'est six macro-régions très différentes : les Caraïbes, le Pacifique, les Andes, l'Orinoquía, l'Amazonie et les îles. Un voyageur peut revenir cinq fois en Colombie sans jamais voir la même région deux fois. C'est un argumentaire qu'on n'exploite pas encore suffisamment.
Quel rôle jouent les acteurs français déjà installés en Colombie dans cette dynamique ?
Luis Alejandro Davila : Accor est un partenaire clé. Le Sofitel Santa Clara à Carthagène est régulièrement primé parmi les meilleurs hôtels d'Amérique du Sud. Le Sofitel Barú vient d'ouvrir sur l'une des plus belles plages caribéennes. Accor est d'ailleurs le deuxième groupe hôtelier en termes de projets d'ouverture en Colombie au cours des cinq prochaines années, après le Brésil. Et puis il y a Masaya – groupe fondé par trois Français en 2012 – qui, avec ses 13 propriétés et 115 000 voyageurs par an, a construit quelque chose de remarquable, ancré dans la réalité locale.
Ces présences françaises ne sont pas anecdotiques. Elles signalent à la clientèle française que la destination est fiable, bien organisée, accessible. Et elles créent des liens commerciaux durables entre nos deux pays.
Qu'est-ce qui rend la Colombie unique par rapport à ses voisins : le Brésil, l'Argentine et le Pérou ?
Luis Alejandro Davila : On peut parler de paysages, d'infrastructures hôtelières, de connectivité aérienne. Mais ce qui nous rend vraiment uniques, ce sont les gens. Les Colombiens ont une joie de vivre et une générosité qui n'existent nulle part ailleurs. Quand vous vous perdez dans une rue de Medellín ou de Manizales, les Colombiens vous prennent par la main pour vous conduire à destination, sans que vous le demandiez. C'est une hospitalité naturelle, pas fabriquée. Et ça, aucun budget marketing ne peut l'acheter. Ce qui nous rend uniques, ce sont les gens. Venez les rencontrer.
Compás Urbano : le bras opérationnel du changement
Le troisième acteur clé du projet TRECC – et peut-être le plus singulier – est la Fondation Compás Urbano, basée à Medellín. Créée il y a dix ans, elle repose sur une conviction simple, presque poétique dans sa formulation : « Ce qui ne se connaît pas ne s'aime pas. Ce qui ne s'aime pas ne s'habite pas. Et ce qui ne s'habite pas, on n'en prend pas soin. »
Compás Urbano opère sur trois fronts. Le premier : un agenda culturel numérique qui recense l'ensemble des offres culturelles de Medellín – spectacles, expositions, ateliers – et soutient une centaine d'organisations culturelles locales. Le second : le tourisme communautaire, avec 92 expériences référencées à Medellín et dans ses environs, qui génèrent des retombées économiques directes pour les communautés visitées. Et le troisième : le projet social Tras los Puentes (Par-delà les ponts), qui accompagne et forme plus de 70 organisations sociales et culturelles dans les quartiers populaires de la ville.
Pour chaque circuit touristique proposé, Compás Urbano reverse une partie des revenus à un fonds commun qui les réinjecte dans les communautés concernées. C'est ce modèle – tourisme au service du territoire, et non l'inverse – que le projet TRECC cherche à professionnaliser et à faire connaître auprès des opérateurs français.
À ce jour, Compás Urbano a mobilisé environ 22 000 visiteurs sur ses circuits, dont 30 % via des agences réceptives, 30 % en direct, et 40 % via des entreprises colombiennes. L'objectif est d'augmenter significativement la part internationale et le marché français est naturellement la première cible, compte tenu du partenariat avec l'Ambassade de France.
Les connexions France – Colombie
TRECC n'est pas qu'une vitrine. C'est aussi un outil concret de mise en réseau pour les professionnels français qui souhaitent développer une offre « Colombie ». Plusieurs mécanismes sont en place ou en cours de déploiement :
- Colombia Travel Mart : l'événement B2B annuel de ProColombia, qui met en relation des agents de voyages internationaux avec des opérateurs locaux colombiens. Des agents français participent chaque année. Contact : ldaza@procolombia.co
- Colombia Nature Travel Mart : version spécialisée pour le tourisme de nature. Medellín, grâce à son accès aux forêts, aux réserves et aux haciendas, y est de plus en plus représentée.
- Formations et éductours : ProColombia organise régulièrement des fam trips thématiques. Le département de Risaralda propose désormais un programme complet de 11 jours autour de Pereira, permettant aux agents de découvrir l'ensemble de l'offre régionale.
Les acteurs du projet TRECC
- Ambassade de France en Colombie : porte le projet sur le volet diplomatique et finance la moitié du budget côté français avec l'Institut français. Coordonne la mise en réseau avec les professionnels français.
- Institut Frafrançaisnçais de Colombie : cofinancier et co-organisateur côté français. Réseau de 13 Alliances Françaises en Colombie, dont celles de Pereira, Manizales et Medellín.
- Fondation Compás Urbano (Medellín) : bras opérationnel colombien. Gère les circuits touristiques communautaires, la mise en réseau des acteurs locaux et la formation. andrea@compasurbano.com
- ProColombia : Agence nationale de promotion du tourisme. Bureau à Paris (Champs-Élysées). Organise les fam trips, foires et actions de promotion sur le marché français. mailto:paris@procolombia.co / www.colombia.travel
Crédits photos : ©Violaine Cherrier
